Les stablecoins débarquent au Canada, et avec eux, un parfum de révolution monétaire… ou de privatisation masquée. Contrairement aux cryptos classiques, ces actifs numériques sont arrimés à des devises comme le dollar, promettant stabilité et utilité transactionnelle. La nouvelle? Le gouvernement canadien semble prêt à les intégrer dans le système financier officiel. Pour les partisans, c’est l’innovation à l’œuvre. Pour d’autres, c’est l’entrée d’une finance privée dans un domaine historiquement géré par un pouvoir public : la monnaie.
Car au-delà du jargon techno, ce qui se joue ici est politique. La monnaie n’est pas qu’un outil économique : c’est un bien commun, un pilier de souveraineté. Laisser des acteurs privés comme Circle ou Tether offrir des alternatives au dollar canadien soulève des alarmes démocratiques. Qui contrôle les flux? Qui garantit la valeur? Et surtout, qui en profite? Certaines ONGs alertent : cette ouverture pourrait renforcer les inégalités déjà creusées par la financiarisation des besoins de base — logements, éducation, santé. Ajouter une couche techno-financière risque de complexifier l’accès pour les plus précaires.
L’exemple du Salvador, premier pays à légaliser le Bitcoin, offre un contre-modèle révélateur. Si l’intention d’inclusion semblait louable, l’impact sur la population reste discutable. Grandes fluctuations, dépendance à des plateformes centralisées, et peu de bénéfices concrets pour les foyers modestes. Pendant ce temps, la Suisse ou Singapour régulent étroitement, mettant en garde contre ces monnaies « stables » aux bases parfois instables. Offrir ces outils sans cadre strict ni débat collectif, c’est rouler à vive allure sans freins sur une autoroute numérique.
Ce que le Canada engage aujourd’hui annonce peut-être une redéfinition radicale du quotidien économique : des paiements aux aides sociales, en passant par les salaires. Mais où est la discussion publique? Ce n’est pas seulement une évolution technologique, c’est un basculement idéologique. La foi aveugle dans l’efficience des marchés numériques se fait souvent au détriment de la justice sociale. Et une société qui outsource ses fonctions régaliennes à des technologies non démocratiquement contrôlées risque, in fine, de perdre le sens du collectif.
Alors, posons les bonnes questions pendant qu’il est encore temps. Veut-on réellement d’un futur où notre monnaie dépend de protocoles codés par des start-ups californiennes? Peut-on imaginer un modèle de cryptographie au service des communs, et non des profits privés? De Tunis à Toronto, les inégalités numériques ne connaissent pas de frontière. Il est urgent de re-politiser la question monétaire. Après tout, si la monnaie est une fiction collective, écrivons-la ensemble — pas en sous-traitance.





