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Caribou et emplois : sortir du faux dilemme économique

La récente fermeture annoncée de l’usine Damabois en Gaspésie, officiellement liée aux mesures de protection du caribou forestier, relance un débat pourtant mal posé : faut-il choisir entre protéger la biodiversité ou préserver des emplois? Derrière ce dilemme simpliste, des données et des perspectives ignorées suggèrent qu’il est possible — et urgent — de concilier les deux. Les fermetures attribuées à des contraintes environnementales masquent souvent une réalité économique plus complexe, faite de manque de diversification, dépendance fragile à l’exploitation forestière et transitions industrielles non planifiées.

Dans cette affaire, ni les travailleurs, ni les caribous ne sont véritablement gagnants. Pourtant, plusieurs études, comme celle de l’IRÉC ou du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), démontrent les bénéfices économiques à moyen terme des politiques de conservation : tourisme accru, revitalisation locale par la diversification et surtout, réduction des aléas économiques liés aux ressources cycliques. Rester enfermé dans une économie d’abattage empêche de planifier une transition plus résiliente qui créerait des emplois durables compatibles avec les limites écologiques.

Des syndicats de la région, comme le Conseil central de la CSN en Gaspésie, expriment une frustration partagée : le sentiment d’être pris en otage entre des décisions environnementales descendantes et une absence de vision industrielle à long terme. « Personne ne veut voir disparaître un caribou, mais nos membres ne veulent pas disparaître non plus », résume un représentant. Ce constat d’impuissance reflète l’incapacité de l’État à orchestrer des transitions justes, en investissant dans la transformation locale du bois, la formation professionnelle et l’émergence d’une économie verte régénérative.

Des économistes spécialisés en transition, comme Pierre-Olivier Pineau de HEC Montréal, plaident depuis longtemps pour des scénarios alternatifs où la logique du développement durable n’est pas sacrifiée sur l’autel du court terme. L’exemple des pays nordiques est souvent cité : investissements publics dans les infrastructures vertes, zones protégées intégrées à des circuits économiques locaux, cogestion des territoires avec les communautés autochtones permettant à la fois conservation, emploi et réconciliation. Ces modèles existent, mais ne figurent pas dans le discours politique dominant, enfermé dans un dualisme stérile.

En Gaspésie comme ailleurs, l’avenir réside moins dans le maintien artificiel d’un modèle à bout de souffle que dans la préparation rigoureuse d’un modèle renouvelé. Cela implique la refonte de nos politiques industrielles et écologiques où les travailleurs sont partenaires de la transition, pas ses victimes collatérales. Car poser les bonnes questions – comment verdir l’économie tout en préservant l’emploi? – ne divise pas : cela rassemble autour d’un projet viable, à la fois économiquement efficace et écologiquement cohérent. Empathie et données doivent guider un récit qui cesse d’opposer l’arbre à l’emploi.

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