Les derniers chiffres sur la précarité au Québec sont alarmants. Selon une enquête récente, un locataire sur cinq dit avoir du mal à payer son loyer. Au même moment, des employeurs publics comme l’agence de transport EXO annoncent des coupes massives de postes, 70 au total, pour maintenir le service. Cette spirale conjuguée de pertes d’emplois et de hausse du coût de la vie accentue la vulnérabilité des travailleurs, déjà aux prises avec une pression salariale stagnante. Le filet social peine à encaisser le choc d’un double déséquilibre : moins d’emplois stables, plus de dépenses fixes.
Ce contexte affaiblit profondément le rapport de force des travailleurs. Quand garder son emploi devient une urgence face à la menace de l’expulsion, les marges de négociation syndicale se réduisent. Le chômage partiel ou caché – souvent causé par la sous-traitance ou la réorganisation interne – est plus difficilement contesté. Dans les transports, l’exemple d’EXO illustre cette tendance : sous prétexte d’efficacité, on réduit les équipes, on pèse sur le personnel restant, et on fragilise les conditions collectives de travail.
La précarité gagne donc du terrain, y compris dans des secteurs historiquement mieux protégés. Or, comme l’a montré une étude de l’IRIS en 2025, la fragilité économique des ménages québécois n’est pas liée uniquement au revenu, mais surtout au manque d’accès à des services publics abordables et à la flambée immobilière. Travailler ne garantit plus un logement. L’indice de solvabilité locative est en baisse constante depuis trois ans, pendant que les salaires horaires réels stagnent. On observe aussi une diminution du taux de syndicalisation chez les jeunes, signal d’un désenchantement face à des outils collectifs jugés inefficaces.
Ces données exigent une réponse syndicale renouvelée, centrée sur le lien entre travail et conditions de vie concrètes. Quitte à sortir des négociations classiques pour investir la question du logement, de la mobilité, de l’accès à l’éducation supérieure ou des services de garde. Des syndicats le font déjà : à Montréal, certains appuient des coopératives d’habitation ou des régies intersectorielles. Ces tentatives signalent une adaptation nécessaire et salutaire : les conventions collectives ne suffisent plus quand le coût de vivre explose plus vite que le coût du travail.
Face à une économie de plus en plus financiarisée, la défense du pouvoir d’achat ne peut être dissociée d’un projet d’économie démocratique. La solution passe par la réaffirmation d’outils collectifs – syndicats, coopératives, régies publiques – capables de peser dans les arbitrages économiques. Il faut penser le travail comme un levier d’inclusion sociale, pas seulement de production. Cela demande de l’audace politique, des alliances nouvelles, et une capacité à relier les luttes du quotidien à une vision systémique. Car en bout de ligne, ce n’est pas que le marché du travail qu’on fragilise, mais bien la promesse même d’une société juste.





