Les chauffeurs de Postes Canada ne livrent plus seulement des colis, ils transportent aussi le poids de l’exploitation. En glissant dans les pas bien huilés d’Amazon, la société publique a externalisé une partie de ses livraisons à des sous-traitants privés, taillant dans les conditions de travail comme on déchire une enveloppe. Salaires à la pièce, journées à rallonge, pression inhumaine sur la cadence : voilà le quotidien des nouveaux rouages d’un service postal bradé à la logique du rendement. Une précarité institutionnalisée, estampillée « service public ».
« Chaque matin, je ne sais pas combien je vais être payé. Je cours contre la montre et contre la route. Et si je me blesse ? C’est pour ma pomme. » Ces mots de Karim*, chauffeur pour un sous-traitant, claquent comme un écho trop familier chez les livreurs précaires. Derrière les logos rouge et blanc de nos camions poste, ce sont des corps usés et invisibilisés qu’on presse. Le modèle ? Celui d’Amazon et Uber : taylorisme technologique, contrat zéro garantie, et retour au XIXe siècle social déguisé en innovation logistique.
Ce virage néolibéral n’est pas une fatalité : c’est un choix, bien politique, soutenu par un État complice. Le gouvernement, silencieux face aux dérives, orchestre la disparition du modèle public par petits fragments. Moins de syndiqués, plus de sous-contractants, et un affaiblissement programmé du pouvoir ouvrier. En coulisses, les élites vendent nos services publics à la découpe, avec la même frénésie que des spéculateurs sur un trottoir boursier. Loin du bureau de poste, c’est l’autel du profit qui dicte les réformes.
Les syndicats tirent l’alarme, mais leurs voix résonnent dans une chambre sourde. Le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) dénonce depuis des mois cette économie de la brume, où l’irresponsabilité contractuelle se mêle à la violence sociale. Des manifestations émergent, des arrêtés sont votés, rien ne freine la machine. « On nous vole nos droits, un colis à la fois », scandait une banderole à Montréal. L’écho de cette colère soulève une vérité simple : il n’y a pas de bon service public quand ceux qui le rendent vivent dans la misère.
Derrière la façade d’optimisation se cache une logique pathogène : faire passer la logique privée avant l’intérêt collectif. On nous promet un service rapide, mais on oublie les sacrifices humains sur lesquels il repose. On parle modernisation, mais c’est bien d’une destruction lente qu’il s’agit. Postes Canada n’améliore pas : elle abandonne. Les chauffeurs sont les premiers fusibles, mais c’est tout le tissu du vivre-ensemble qui brûle. Il est temps de renverser la formule : remettre le bien commun au centre, gratter le vernis, déposer les colis d’indignité aux pieds du Parlement.





