Quatre Québécois·es sur cinq vivent dans l’angoisse permanente de ne pas boucler leur mois. Pas parce qu’ils dépensent trop en café latte, mais parce que le système les étrangle méthodiquement. Ce chiffre brutal — 86 % selon le dernier sondage révélé par Centraide — ne décrit pas une collection de drames personnels, mais l’architecture même du capitalisme contemporain : faire peser tout le risque économique sur les épaules de celles et ceux qui n’ont rien, pendant que les élites encaissent leurs bonus obscènes. L’anxiété financière n’est pas une maladie mentale à traiter individuellement, c’est le symptôme d’un pacte social pourri jusqu’à l’os.
Derrière ces 86 %, il y a des salaires gelés depuis des années pendant que le loyer, l’épicerie et l’électricité explosent. Il y a la précarisation systématique du travail : contrats temporaires, horaires fractionnés, heures supplémentaires non payées, menaces de licenciement au moindre écart. Les employeurs ont transformé chaque relation de travail en chantage permanent, et l’État les laisse faire. Pendant ce temps, les PDG des sociétés d’État s’accordent des augmentations à six chiffres, justifiées par des « mécanismes de marché » qu’on refuse miraculeusement d’appliquer quand vient le temps de négocier le salaire minimum. Ce contraste n’est pas un accident : c’est le projet.
Cette insécurité chronique transforme nos vies en courses contre la montre où la moindre urgence — une dent cassée, une auto qui lâche — devient catastrophique. Elle bouffe notre énergie politique, celle qu’on devrait consacrer à s’organiser collectivement. Fatiguées de jongler entre trois jobs à temps partiel, les personnes n’ont plus la force de militer, de se syndiquer, de résister. L’angoisse financière fabrique l’impuissance politique : quand tu as peur de perdre ton toit, tu la fermes. C’est exactement ce qu’on veut de nous. Un peuple anxieux, divisé, trop épuisé pour se révolter.
Pourtant, cette colère qui monte, on la sent partout : dans les files aux banques alimentaires qui n’en finissent plus, dans les discussions aux caisses d’épicerie où on se regarde, incrédules, devant le montant final. Le sentiment d’abandon est palpable, viscéral. Les jeunes ne croient plus au mirage de la propriété, les familles craquent sous la pression, les aîné·es rationalisent leurs médicaments. Cette rage collective cherche des cibles, et si on ne lui donne pas les bonnes — les actionnaires, les propriétaires rentiers, les gouvernements complices — elle se retournera contre les plus vulnérables encore. L’extrême droite le sait, elle se frotte les mains.
Les solutions existent, concrètes et immédiates : un salaire minimum à 20 $ indexé automatiquement, des protections réelles contre les licenciements abusifs, l’expansion massive des services publics gratuits qui soulagent les budgets — garderies, transport, dentaire, logement social. Ça s’appelle redistribuer la richesse qu’on produit collectivement mais qui s’accumule dans les poches d’une poignée. Quand 86 % de la population souffre, ce n’est pas elle le problème, c’est le système qu’on doit démonter, pièce par pièce, avec l’organisation populaire comme seul levier. L’anxiété financière, ça se combat par la solidarité de classe et l’action directe, pas par la méditation ou le budget Excel.





