Pendant que la Banque du Canada maintient son taux directeur à 2,25 % pour la cinquième fois d’affilée, des milliers de ménages québécois retiennent leur souffle devant leurs relevés hypothécaires. Le gouverneur avoue maintenant envisager deux scénarios diamétralement opposés : baisser les taux pour soutenir une croissance anémique, ou les remonter pour juguler une inflation qui refuse de mourir. Mais derrière ce jargon technocratique se cache une violence de classe bien réelle. Car peu importe l’option choisie dans les tours climatisées d’Ottawa, ce sont toujours les mêmes qui paieront la facture : les travailleuses précaires, les locataires écrasés par les loyers, les familles endettées jusqu’au cou pour accéder à un toit décent.
Décortiquons les deux scenarios comme si nos vies en dépendaient, parce que c’est le cas. Scénario un : la banque centrale baisse ses taux pour relancer l’économie. Traduction concrète? Les banques empruntent à moindre coût, les promoteurs immobiliers relancent leurs projets de condos de luxe, et les spéculateurs se gavent de crédit bon marché pendant que les salaires stagnent. L’inflation repart? Tant pis, ce seront les épiceries et les loyers qui exploseront encore, vidant les poches de ceux qui n’ont justement pas accès au crédit. Scénario deux : la banque remonte ses taux pour « combattre l’inflation ». Résultat? Les paiements hypothécaires s’alourdissent, les petites entreprises asphyxiées licencient, le chômage grimpe, et on sacrifie des emplois sur l’autel d’une orthodoxie monétaire qui protège surtout les rentiers et les détenteurs de capitaux. Dans les deux cas, l’équation est truquée.
Le problème fondamental, c’est que la Banque du Canada prétend soigner avec une aspirine des maladies qui relèvent de la chirurgie lourde. L’inflation actuelle n’est pas causée par une demande débridée de travailleurs trop bien payés, fantasme néolibéral recyclé ad nauseam. Elle découle de chaînes d’approvisionnement brisées, d’une dépendance pathologique aux énergies fossiles dont les prix font le yoyo, de monopoles alimentaires qui empochent des profits records, et d’une crise du logement orchestrée par des décennies de désinvestissement public. Ajuster les taux d’intérêt pour régler ces crises structurelles, c’est comme essayer d’éteindre un feu de forêt avec un vaporisateur. Pire : c’est refuser délibérément de toucher aux vraies causes, parce qu’elles dérangent les intérêts en place.
Parlons chiffres, simplement. Quand l’inflation atteint 4 % et que votre salaire augmente de 2 %, vous perdez 2 % de pouvoir d’achat réel chaque année. Pour un ménage gagnant 50 000 $ annuellement, ça représente 1 000 $ de moins pour se nourrir, se loger, se chauffer. Maintenant, si la Banque remonte ses taux et que votre hypothèque variable grimpe de 500 $ par mois, c’est 6 000 $ de plus par an arrachés à votre budget familial. Pendant ce temps, les institutions financières canadiennes ont engrangé des milliards en profits l’an dernier. Cette asymétrie n’est pas un accident technique, c’est une architecture politique. Les outils monétaires sont conçus pour discipliner les salaires et protéger les créanciers, pas pour garantir la dignité des gens ordinaires.
Derrière les communiqués aseptisés et les prévisions économiques se joue une bataille pour le contrôle démocratique de l’économie. Qui décide des priorités? Une poignée de banquiers centraux non élus, ou les communautés qui subissent leurs choix? La vraie question n’est pas « baisse ou hausse », mais pourquoi nous acceptons encore qu’une institution soustraite au débat public détienne un tel pouvoir sur nos vies. Les alternatives existent : contrôle des prix sur les biens essentiels, taxation des superprofits, investissement public massif dans le logement social et la transition écologique, réduction du temps de travail pour partager l’emploi. Mais ces solutions exigent de briser le monopole du capital sur nos choix collectifs. Tant que nous laisserons la Banque du Canada jouer à pile ou face avec nos destins, nous perdrons à tous les coups. Il est temps d’arrêter de jouer selon leurs règles.





