Pendant que Pete Hegseth parade à Guantanamo en uniforme de guerre froide, 170 conteneurs d’aide humanitaire pourrissent quelque part entre l’espoir et l’absurdité bureaucratique. La Havane accuse : le blocus pétrolier états-unien empêche l’ONU elle-même de distribuer nourriture, médicaments et équipements vitaux à une population déjà étranglée par six décennies d’embargo. On ne parle pas ici de sanctions ciblées contre un régime — on parle de punition collective, de familles qui font la file pendant des heures pour du riz, d’hôpitaux qui manquent d’analgésiques, d’enfants qui paient le prix d’une vengeance géopolitique fossilisée. L’ironie crève les yeux : les mêmes qui brandissent les droits humains comme étendard sabotent activement le droit international humanitaire.
La visite de Hegseth à Guantanamo n’est pas anodine — c’est un théâtre de domination, un rappel musclé que Washington tient encore une enclave militaire sur le sol cubain, symbole ultime de l’humiliation impériale. Pendant qu’il pose devant les barbelés en évoquant la « menace sécuritaire », des Cubaines et Cubains ordinaires crèvent de faim et de maladie. Cette rhétorique sécuritaire ne cache plus rien : elle justifie l’injustifiable, elle maquille la cruauté en stratégie. Le blocus n’a jamais renversé le gouvernement cubain, mais il a réussi à saboter des générations entières, à transformer une île en laboratoire de la souffrance administrée.
Cette guerre d’usure remonte à 1962, quand Kennedy a scellé l’embargo total, mais elle s’enracine dans une obsession plus ancienne : punir l’audace d’une révolution qui a osé défier l’hégémonie américaine à 90 miles de la Floride. Depuis, chaque administration états-unienne — démocrate ou républicaine — a maintenu cette ligne, prisonnière des lobbys de Miami et d’une politique intérieure fossilisée dans la paranoïa anticommuniste. Résultat : un anachronisme meurtrier que même l’Assemblée générale de l’ONU condamne année après année, avec des votes écrasants de 185 contre 2. Mais l’empire s’en fout : il préfère la nostalgie toxique de la Guerre froide à la dignité des corps civils.
Les victimes, elles, ne sont pas des abstractions géopolitiques. Ce sont des mères qui diluent le lait pour leurs bébés, des malades chroniques rationnant l’insuline, des médecins bricolant des traitements avec des moyens dérisoires. L’embargo bloque non seulement les envois directs, mais terrorise les entreprises tierces qui craignent les sanctions extraterritoriales américaines — un chantage économique qui transforme toute solidarité en risque financier. Même l’aide humanitaire, censée être exemptée, se heurte à des obstacles administratifs et financiers si kafkaïens qu’ils équivalent à un veto de facto. Le blocus n’est pas une politique : c’est une architecture de cruauté.
Il est temps de nommer cette violence pour ce qu’elle est : un crime contre l’humanité ordinaire, une punition collective interdite par les conventions internationales, un exemple éclatant de l’hypocrisie occidentale. Cuba n’est pas un paradis — aucun État ne l’est — mais elle ne mérite pas cette asphyxie programmée, cette guerre économique qui tue à petit feu. La communauté internationale dénonce, les organisations humanitaires supplient, les corps s’accumulent dans le silence médiatique. Lever l’embargo ne serait pas une faveur : ce serait un acte élémentaire de décence, un minimum syndical de respect du droit des peuples à vivre. Mais pour cela, il faudrait que Washington choisisse enfin l’humanité plutôt que l’ego impérial.





