L’élection d’Abelardo de la Espriella à la présidence colombienne, si elle se confirme dans la durée politique du pays, marque un tournant potentiel dans la géopolitique sud-américaine. À peine les résultats proclamés, Donald Trump s’est empressé de féliciter son nouvel allié, transformant cette victoire nationale en signal continental. Ce qui se joue à Bogotá dépasse largement les frontières colombiennes : c’est une partie de l’architecture progressiste construite ces dernières années qui pourrait être remise en question, du Brésil au Mexique. La droite latino-américaine, longtemps fragmentée, trouve dans le trumpisme un discours unificateur — nationaliste, sécuritaire et hostile à une partie des mobilisations populaires. Et Washington, jamais à court d’influence au sud du Rio Grande, retrouve un terrain d’intervention qu’elle n’avait jamais vraiment quitté.
Cette victoire intervient après des années de soulèvements populaires qui avaient contribué à porter la gauche au pouvoir. Les manifestations de 2021, avec leur cortège de revendications sociales et les nombreux morts recensés lors de la répression, semblaient avoir ouvert une brèche historique. Les Colombien·ne·s réclamaient davantage de justice sociale, de redistribution ainsi qu’une meilleure reconnaissance des peuples autochtones et afro-descendants. Mais l’espoir s’est heurté aux difficultés de traduire cet élan en politiques publiques durables, dans un contexte de forte polarisation politique et de circulation massive de désinformation. De la Espriella a surfé sur la désillusion, promettant sécurité et croissance — deux mots-clés qui, dans le vocabulaire conservateur latino-américain, sont souvent associés à un renforcement de l’appareil sécuritaire et à une libéralisation accrue de l’économie.
Le soutien affiché de Trump n’est pas anecdotique. Il inscrit la Colombie dans un réseau transnational de dirigeants et de mouvements politiques proches de la droite radicale, de Jair Bolsonaro à Javier Milei. Cette internationale conservatrice met en avant un agenda commun : réduction du rôle de l’État, durcissement des politiques migratoires et confrontation avec une partie des mouvements syndicaux, environnementaux et féministes. Pour les ONG présentes sur le terrain, l’inquiétude demeure palpable. Human Rights Watch et d’autres organisations rappellent régulièrement que la Colombie reste l’un des pays les plus dangereux au monde pour les défenseur·euse·s des droits humains. Avec un président soutenu par Trump, de nombreux observateurs craignent une dégradation supplémentaire de cet environnement déjà fragile.
Sur le plan économique, cette victoire pourrait annoncer un retour à des politiques de marché plus marquées : encouragement de l’investissement privé, ouverture accrue aux multinationales et priorité donnée à l’exploitation des ressources naturelles. Les relations commerciales avec Washington devraient également être renforcées. Les communautés paysannes et autochtones, déjà fragilisées par des décennies de conflit armé, de déplacements forcés et d’économies liées au narcotrafic, risquent de subir de plein fouet les conséquences de ces orientations. Le Sud global observe avec attention : si la Colombie, après tant de luttes sociales, bascule de nouveau vers un agenda conservateur, les répercussions pourraient se faire sentir bien au-delà de ses frontières.
Pourtant, tout n’est pas perdu. Les mouvements sociaux colombiens ont montré une résilience remarquable, et les réseaux de solidarité internationale demeurent actifs. De Montréal à Mexico, des collectifs se mobilisent déjà pour documenter d’éventuelles violations des droits humains et maintenir la pression diplomatique. Car c’est bien là la leçon : l’inégalité ne connaît pas de frontières, et la résistance non plus. La Colombie de De la Espriella sera scrutée, contestée et rappelée à ses obligations internationales. Trump peut publier ses félicitations sur les réseaux sociaux, mais il ne pourra pas effacer la mémoire des luttes ni étouffer les voix qui, depuis les quartiers populaires jusqu’aux territoires autochtones, continuent d’exiger justice et dignité.





