Dans les quartiers autour de la Fonderie Horne à Rouyn-Noranda, les familles vivent depuis des décennies avec une réalité qu’aucun parent ne devrait avoir à accepter : l’air que respirent leurs enfants contient des niveaux d’arsenic parmi les plus élevés au pays. Pourtant, lorsque Québec a accordé des assouplissements réglementaires à l’entreprise, la Direction régionale de santé publique a choisi de garder le silence sur ses réserves. Ce mutisme institutionnel, révélé par des documents obtenus par La Presse, raconte bien plus qu’une simple question administrative : il expose la fragilité des voix qui devraient protéger la population face aux intérêts économiques.
Les courriels internes dévoilent une tension palpable entre les experts de la santé publique et le ministère de l’Environnement. La Dre Stéphane Perron et son équipe avaient exprimé des préoccupations claires concernant les impacts sanitaires des émissions de la fonderie, notamment sur les enfants et les personnes vulnérables du quartier Notre-Dame. Mais leur avis critique n’a jamais été rendu public lors des consultations officielles. Cette autocensure, qu’elle soit imposée ou consentie, soulève une question fondamentale : à qui appartient réellement la parole sur la santé de nos communautés?
Pour les résidents, ce silence n’est pas théorique. Il se traduit par des années d’attente, des taux de plombémie inquiétants chez les enfants, et un sentiment d’abandon face à une pollution qui s’infiltre dans chaque aspect de leur quotidien. Marie-Claude, mère de deux jeunes enfants dans le secteur, témoigne de cette angoisse permanente : vérifier la direction du vent avant de laisser jouer les petits dehors, laver les légumes du jardin avec une vigilance obsessive, se demander si leur maison familiale est devenue un piège sanitaire. Ces gestes du quotidien dessinent le portrait d’une injustice environnementale que les rapports officiels peinent à capturer.
L’assouplissement accordé à la Fonderie Horne en 2024, permettant temporairement des émissions d’arsenic plus élevées que la norme, n’était censé être qu’une mesure transitoire. Pourtant, les années passent et les promesses de modernisation s’étirent pendant que les communautés continuent d’inhaler des particules toxiques. Le Dr Gilles Delage, pneumologue qui suit plusieurs patients de la région, constate une augmentation des cas de maladies respiratoires chroniques et s’inquiète des effets à long terme que l’on ne mesure pas encore. Son témoignage rejoint celui d’autres professionnels de la santé qui dénoncent le manque de suivi épidémiologique rigoureux et la difficulté d’établir des liens de causalité dans un contexte où la transparence fait défaut.
Cette histoire dépasse largement les frontières de Rouyn-Noranda : elle révèle les limites de notre système de protection de la santé publique lorsqu’il se heurte aux impératifs économiques. Combien d’autres dossiers environnementaux sont ainsi négociés en coulisses, avec des experts muselés et des populations tenues à l’écart des débats qui concernent leur propre bien-être? La santé environnementale est une question de justice, et le silence imposé ou accepté par les institutions publiques constitue une forme de violence symbolique envers les communautés exposées. Tant que les voix des experts de la santé seront étouffées par la crainte de déplaire ou de nuire aux intérêts économiques, ce sont les plus vulnérables qui paieront le prix de notre complaisance collective.





