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Arabie saoudite droits humains : Ottawa, pétrole et hypocrisie

Mark Carney débarque en Arabie saoudite avec une mallette pleine de projets énergétiques et une valise vide de questions embarrassantes. Le premier ministre canadien vient courtiser Mohammed ben Salmane, l’homme qui a fait découper un journaliste au consulat d’Istanbul, emprisonner des militantes féministes et bombarder le Yémen pendant des années. Mais qu’importe: dans la nouvelle géopolitique du climat et des hydrocarbures, les droits humains deviennent une monnaie d’échange, sacrifiés sur l’autel des accords commerciaux et des partenariats stratégiques. Ce voyage illustre parfaitement ce que signifie la realpolitik du XXIe siècle: serrer des mains tachées de sang pour sécuriser des pipelines et des investissements verts.

L’ironie est presque comique. Carney, qui s’est bâti une réputation de champion de la finance durable à la Banque d’Angleterre, se retrouve aujourd’hui à négocier avec un royaume où les travailleurs migrants sud-asiatiques meurent par centaines sur les chantiers, où les femmes obtiennent à peine le droit de conduire, où toute dissidence est écrasée sous le poids d’une monarchie absolue. Les ONG internationales crient depuis des années: Amnesty, Human Rights Watch, Freedom House documentent méticuleusement les abus. Mais ces rapports disparaissent dans les tiroirs dès qu’il s’agit de signer des contrats à plusieurs milliards. La diplomatie économique ne connaît pas de conscience, seulement des bilans comptables.

Ce n’est pas un cas isolé. Emmanuel Macron invite régulièrement MBS à Paris et lui vend des armes sophistiquées. Joe Biden, qui avait promis de traiter l’Arabie en paria après le meurtre de Jamal Khashoggi, a fini par tendre la main au prince héritier quand les prix du pétrole ont explosé. L’Inde, la Chine, le Royaume-Uni: tous font la queue pour investir dans Vision 2030, le plan de diversification saoudien qui transforme le royaume en hub touristique et technologique sans jamais toucher à sa structure autoritaire. Le Canada rejoint simplement le club des hypocrites assumés, ceux qui parlent de valeurs universelles à l’ONU mais qui calculent en privé le retour sur investissement de leur silence.

Pendant ce temps, les travailleurs népalais et bangladais continuent de construire les villes futuristes de NEOM dans des conditions proches de l’esclavage moderne, leurs passeports confisqués, leurs salaires impayés, leurs corps évacués discrètement quand la chaleur devient mortelle. Les militantes comme Loujain al-Hathloul restent sous surveillance, libérées mais brisées. Les jeunes Saoudiens qui osent critiquer le régime sur Twitter écopent de peines de prison de plusieurs décennies. Et le Canada, qui se targue de défendre les droits humains dans ses discours officiels, regarde ailleurs, préférant parler hydrogène vert et captation de carbone. L’inégalité mondiale n’a pas de frontières: elle se renforce dans chaque poignée de main entre un démocrate élu et un autocrate héréditaire.

Le coût moral de cette approche est évident, mais le coût politique reste à venir. En normalisant les relations avec des régimes brutaux, les démocraties occidentales érodent leur propre légitimité. Elles enseignent au monde que les principes se négocient, que les vies humaines ont un prix, et que ce prix varie selon la couleur de la peau et le solde du compte en banque. La solidarité internationale devient une coquille vide quand Ottawa embrasse Riyad. Et quand la prochaine crise humanitaire éclatera, quand les réfugiés fuiront les guerres alimentées par ces mêmes alliances cyniques, les gouvernements qui auront fermé les yeux porteront leur part de responsabilité. Carney rentre peut-être avec des contrats, mais il laisse derrière lui une question lancinante: à quel moment avons-nous décidé que certaines vies ne comptaient plus?

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