TariqBenSalem_2026-07-27_quand-les-requins-revelent-nos-inegalites

Requins blancs et inégalités côtières : le choc climatique

Trois requins blancs aux Îles-de-la-Madeleine, quatre géolocalisés dans les eaux québécoises : ce qui pourrait sembler une simple curiosité maritime cache en réalité une mutation profonde de nos écosystèmes côtiers. Pendant que les médias s’emballent pour le sensationnalisme — comme si chaque aileron était une menace imminente —, on oublie l’essentiel : les communautés insulaires et littorales vivent déjà les conséquences quotidiennes du bouleversement climatique. Réchauffement des eaux, migration des espèces, perturbation des cycles de pêche : tout cela frappe d’abord ceux qui n’ont ni les moyens de déménager ni les lobbys pour se faire entendre à Québec.

Ce qui me frappe dans cette histoire, c’est l’abandon institutionnel. Les Madelinots, comme tant de communautés côtières du monde — j’ai vu les mêmes dynamiques en Tunisie, au Sénégal, aux Philippines —, sont laissés seuls face à une réalité qu’ils n’ont pas créée. On leur demande de « s’adapter », de « surveiller », de « gérer les risques », sans leur donner les outils scientifiques, financiers ou décisionnels pour le faire dignement. Pendant ce temps, les gouvernements oscillent entre deux réflexes aussi stériles l’un que l’autre : le déni climatique ou le fétichisme sécuritaire, cette obsession de tout contrôler par la surveillance sans s’attaquer aux causes profondes.

La question n’est pas de savoir si les requins sont dangereux — statistiquement, ils ne le sont pas. La vraie question, c’est : qui décide de la politique maritime ? Qui a accès aux données de géolocalisation ? Qui est informé en temps réel des mutations environnementales ? Les pêcheurs artisanaux, les travailleuses du tourisme côtier, les familles insulaires méritent mieux qu’un communiqué de presse rassurant. Ils méritent une gouvernance fondée sur la science, la transparence et la participation démocratique. Adapter nos territoires au climat, ce n’est pas seulement une affaire technique : c’est un enjeu de justice et de dignité.

Ailleurs dans le monde, des coalitions de communautés côtières s’organisent pour exiger un soutien public structurel : fonds d’urgence climatique, programmes de reconversion professionnelle, infrastructures résilientes, accès gratuit aux données environnementales. En Écosse, au Bangladesh, en Nouvelle-Zélande, on comprend que les plus précaires — ceux qui dépendent directement de la mer pour leur subsistance — sont aussi ceux qui ont le moins de marge pour absorber les chocs. Il est temps que le Québec suive cette voie, en soutenant activement ses municipalités maritimes au lieu de les laisser naviguer à vue.

Les requins ne sont pas le problème. Ils sont le symptôme d’un océan qui change, d’un climat qui se dérègle, d’un système économique qui protège les privilégiés et abandonne les périphéries. La solidarité côtière ne peut pas être un slogan : elle doit se traduire par des budgets, des politiques publiques ambitieuses et une refonte complète de notre rapport aux territoires maritimes. Parce que la dignité d’une société se mesure aussi à la manière dont elle prend soin de ses rivages — et de ceux qui y vivent.

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