Camille_Dufresne_2026-08-09_filet_mignon_130_dollars.png

Inflation alimentaire : la faim organisée du capital

Le filet mignon à 130 $ le kilo n’est pas un accident de parcours ni une anomalie météorologique. C’est le symptôme brutal d’un système qui a transformé l’alimentation en casino financier, où quelques géants de la distribution et de la transformation empochent les gains pendant que les familles québécoises comptent leurs sous devant les comptoirs réfrigérés. Quand manger devient un luxe, quand une mère célibataire doit choisir entre la viande et les médicaments, on ne parle plus d’inflation: on parle d’une violence structurelle qui porte un nom précis, le capitalisme alimentaire. Et cette violence-là, elle a des adresses corporatives et des bilans trimestriels obscènes.

Les chiffres ne mentent pas, même si les discours corporate tentent de les noyer sous des justifications vaseuses. L’inflation alimentaire frappe d’abord et avant tout les ménages à revenu fixe, les travailleuses précaires, les aîné·es qui survivent avec la pension de vieillesse, les étudiant·es qui sautent des repas entre deux shifts au salaire minimum. Ces personnes ne peuvent pas se permettre le luxe de la substitution élégante prônée par les chroniqueurs gastronomiques: elles substituent déjà le bœuf par le poulet, le poulet par les œufs, les œufs par les pâtes, et bientôt les pâtes par rien du tout. Ce n’est pas de la résilience, c’est de la survie sous régime d’austérité imposée par les actionnaires de Loblaws et Metro.

On nous vend la fable de la souveraineté alimentaire québécoise comme solution miracle, mais regardons les faits en face: tant que les producteurs locaux sont étranglés par les coûts d’intrants contrôlés par des multinationales, tant que la distribution reste concentrée entre trois ou quatre chaînes qui dictent les marges, tant que l’État refuse d’encadrer les profits obscènes de cette oligopole, la souveraineté reste un slogan creux. Acheter local ne change rien si le système qui fixe les prix demeure pourri jusqu’à l’os. La vraie souveraineté alimentaire exige de briser les monopoles, de socialiser la distribution, de garantir l’accès universel à une nourriture digne.

Pendant ce temps, les stratégies de survie se multiplient dans les cuisines populaires: on achète en vrac ce qui reste abordable, on cuisine les restants jusqu’à la dernière miette, on partage entre voisin·es, on fréquente les frigos communautaires et les banques alimentaires qui explosent sous la demande. Ces gestes de solidarité sont admirables, mais ils ne devraient pas exister dans une société qui se prétend riche. Ils sont la preuve vivante que le marché a échoué, que la logique du profit avant tout condamne des milliers de personnes à l’insécurité alimentaire chronique. Romantiser cette précarité, c’est cautionner le crime.

La nourriture n’est pas un actif boursier, elle est un droit humain fondamental. Tant qu’on laissera les requins de la finance et de la grande distribution traiter nos assiettes comme des produits dérivés, tant qu’on refusera de nationaliser les infrastructures alimentaires essentielles, tant qu’on acceptera que les profits privés priment sur la dignité collective, le filet mignon à 130 $ ne sera que le début. La faim organisée du capital ne s’arrêtera pas toute seule: il faudra l’arrêter nous-mêmes, par la mobilisation, l’expropriation et la reconstruction d’un système alimentaire au service des gens, pas des dividendes.

PARTAGER CET ARTICLE

COMMENT NOUS SUPPORTER ?

Abonnez-vous à notre Patreon.