Le Québec vient de franchir un seuil qu’on croyait appartenir au passé : le taux de chômage grimpe tandis que le reste du Canada célèbre timidement une baisse. Mais ce qui devrait nous alarmer davantage, c’est ce que ces chiffres froids cachent : une armée grandissante de travailleuses et travailleurs qui cumulent deux emplois pour payer leur loyer, qui négocient leurs heures comme des mendiants, qui voient leur pouvoir d’achat fondre malgré des semaines de 50 heures. Le plein emploi ne veut plus rien dire quand le travail lui-même est devenu synonyme de survie précaire plutôt que de dignité économique.
Derrière chaque statistique d’emploi créé se cache une question taboue : quel emploi exactement? Les secteurs qui embauchent massivement — restauration, services aux personnes, logistique — offrent majoritairement des contrats à temps partiel, des horaires variables imposés 48 heures d’avance, zéro sécurité d’emploi et des salaires qui peinent à suivre l’inflation galopante. Pendant que les PDG du pays s’auto-congratulent sur la résilience du marché, des milliers de Québécois·es enchaînent les quarts de soir et de nuit pour joindre les deux bouts. La hausse du chômage au Québec n’est pas une aberration statistique : c’est le symptôme d’une économie qui broie ses travailleurs et travailleuses au profit d’actionnaires invisibles.
Et que dire de la pression cumulative qui écrase les ménages? L’inflation alimentaire continue de fracasser des records : le panier d’épicerie a grimpé de plus de 20% en deux ans, les loyers augmentent de 10 à 15% annuellement dans les grandes villes, l’essence fluctue au gré des caprices géopolitiques. Pendant ce temps, les salaires stagnent ou progressent mollement, incapables de rattraper le coût réel de la vie. Travailler à temps plein ne garantit plus l’accès à un logement décent, à une alimentation saine ou à une quelconque sécurité financière. C’est une violence systémique qu’on normalise à coups de discours creux sur l’employabilité et la flexibilité du marché.
Les syndicats sonnent l’alarme depuis des années, mais leurs voix se perdent dans le vacarme néolibéral ambiant. Le pouvoir de négociation des travailleurs et travailleuses s’est érodé au fil des décennies de précarisation planifiée : ubérisation, agences de placement, contrats temporaires, statut d’auto-entrepreneur·e forcé. Cette atomisation délibérée empêche toute mobilisation collective efficace et laisse chacun·e seul·e face à un patronat de plus en plus gourmand. Résultat : même les emplois dits « stables » offrent désormais des conditions qui auraient été jugées inacceptables il y a 30 ans. La dignité au travail est devenue une relique du passé qu’on évoque avec nostalgie dans les soupers de famille.
Il est grand temps d’arrêter de célébrer la création d’emplois comme si c’était une fin en soi. Ce qu’il faut, c’est une indexation automatique des salaires au coût de la vie, un salaire minimum à 20$/heure minimum, l’interdiction des contrats zéro-heure, et le renforcement radical des protections syndicales. Il faut aussi reconnaître que le travail doit permettre de vivre — pas seulement de survivre. Tant que nos gouvernements continueront de servir les intérêts du capital plutôt que ceux des gens qui créent réellement la richesse, le chômage ne sera qu’un indicateur parmi d’autres d’un système en faillite morale. La question n’est plus de savoir si on travaille, mais si travailler vaut encore la peine.





