Pendant que nos gouvernements se félicitent de courbes ascendantes et de chiffres de croissance, l’Islande et la Nouvelle-Zélande ont décidé de mesurer leur succès autrement. Ces nations ont osé une hérésie économique : placer le bien-être de leurs citoyens au cœur de leurs politiques publiques, reléguant le PIB au rang de simple indicateur parmi d’autres. Ce n’est pas du folklore progressiste, c’est une réorientation radicale de ce qui compte vraiment. Quand Reykjavik évalue certaines politiques à l’aide d’indicateurs de bien-être, dont la santé mentale de la population, ou que Wellington intègre la qualité des liens sociaux et le bien-être dans ses décisions budgétaires, ils ne font pas de la poésie : ils redéfinissent l’horizon même du politique.
Ici, au Québec et au Canada, nous continuons de débattre dans un cadre intellectuel étriqué. La croissance demeure notre mantra, comme si l’expansion infinie des échanges marchands était la seule preuve de vitalité collective. Nos débats électoraux tournent en boucle autour de points de pourcentage du PIB, de déficits chiffrés, de retombées économiques promises. Mais des retombées pour qui? Cette obsession pour l’abstraction statistique masque une vérité brutale : pendant que nous comptons, nous ne regardons pas ce qui se délite. Les urgences débordent, les écoles s’effritent, des aînés meurent dans l’indignité, et pourtant l’économie « va bien » selon les graphiques.
La pauvreté de notre débat public révèle surtout l’emprise des intérêts privés sur l’imaginaire collectif. Ce ne sont pas les citoyens qui réclament davantage de mégaprojets immobiliers ou de subventions aux pétrolières, ce sont les lobbys qui façonnent l’agenda. Les promoteurs immobiliers influencent notre urbanisme, les géants fossiles orientent notre politique énergétique, et les consultants en tous genres nous vendent des réformes conçues pour leurs clients, pas pour nous. Cette capture de la décision publique par les puissances économiques constitue une dépossession démocratique dont nous mesurons chaque jour les conséquences : des villes moins vivables, un climat en péril, des services publics sacrifiés sur l’autel de l’austérité sélective.
Les crises qui s’accumulent – climatique, sanitaire, démocratique – sont toutes le symptôme d’un même mal : nous avons construit une société pour servir des abstractions comptables plutôt que des vies concrètes. La réponse à la crise climatique n’est pas seulement un nouveau plan de relance économique, c’est une interrogation sur ce qui mérite d’être relancé. La réponse aux difficultés de nos services publics n’est pas uniquement la croissance, c’est aussi la redistribution et le réinvestissement dans ce qui tisse notre existence commune. Tant que nous accepterons que la prospérité se mesure principalement en transactions financières et non en qualité de vie, nous resterons prisonniers d’un système qui produit simultanément de la richesse et de la pauvreté.
La question morale est vertigineuse dans sa simplicité : pour qui construisons-nous réellement cette société? Pour les actionnaires anonymes, pour les propriétaires fonciers, pour les bilans trimestriels des grandes corporations? Ou pour les enfants qui respireront l’air de nos villes, pour les malades qui attendront des soins, pour les travailleurs qui méritent autre chose que survivre? L’exemple islandais et néo-zélandais nous rappelle qu’un autre étalon est possible, que la politique peut viser le bien-être plutôt que la seule accumulation. Mais cela exige de reconnaître que nos priorités actuelles sont un choix, pas une fatalité. Et qu’un autre choix, plus humain, plus vivable, demeure à portée de décision collective.





