On nous vend le mythe du consommateur éclairé comme un acte de rébellion. Mais qui peut vraiment se permettre d’acheter « conscient » quand le frigo est vide et la carte déjà à découvert ? Derrière la mise en scène du ‘choix responsable’, il y a un mensonge bien rodé. Celui qui transforme des galères économiques en fautes morales. Une personne qui achète un micro-ondes en solde chez Walmart avec un crédit à 21 % ne « vote pas avec son portefeuille » — elle survit le ventre noué, avec un rappel d’impayé en fond de toile.
Chaque Vendredi fou, les vitrines brillent comme des mirages pour les précaires : promesses de bonheur en 12 paiements sans intérêts (enfin, pour six mois). C’est l’obsolescence programmée des objets, mais aussi celle de nos vies : remplacer, épuiser, jeter. La dette n’est plus une faille du système, elle est son carburant. Et ceux qui refusent ce jeu infernal sont taxés d’archaïques, d’ingrats, d’utopistes. Mais où est la vraie obscénité ? Dans le refus d’acheter un énième smartphone ? Ou dans la destruction de forêts pour qu’on renouvelle notre grille-pain Wi-Fi tous les deux ans ?
Je pense à Océane, 34 ans, caissière en contrat partiel, deux enfants, deux jobs, zéro répit. Elle me dit : « Je sais que c’est de la merde, mais parfois t’as juste envie d’offrir du neuf à tes gosses, pour qu’ils aient pas l’impression d’être nés perdants. » C’est ça, l’arnaque du capitalisme affectif. On nous vend du lien au prix du plastique. Et quand le lave-linge claque, c’est pas le design écoresponsable qui dépanne — c’est le crédit Cetelem. Leur dignité vendue à crédit pour quelques instants de normalité.
Face à cette mascarade, on n’a pas juste besoin de boycotts individuels. On a besoin de sabotage poétique collectif. De vitrines recouvertes de colles anarcho-écolos. D’entraides concrètes : caisse commune, bourses d’échange de matériel, ateliers de réparation gratuite dans les MJC. Et surtout, d’un imaginaire de décroissance qui ne sente pas la punition, mais la joie retrouvée. Moins pour certains, oui — les actionnaires du néocolonialisme technologique — mais plus pour celles et ceux qui n’ont jamais eu le minimum.
Black Friday, c’est la revanche du capital sur nos existences. Mais on est des millions à avoir vu l’envers du décor : des poubelles pleines de gadgets neufs, des caddies vides dans des foyers à bout. C’est là que fleurira notre révolte. Pas dans les centres commerciaux, mais dans les marges où on réinvente comment vivre sans se vendre. Exposez l’absurde. Brûlez les fausses promesses. Et surtout, refusez d’être la chair à crédit d’un système qui vous dévore pour nourrir ses profits.





