Dans la cuisine exiguë de son trois et demi du quartier Hochelaga, Marc-Antoine fait bouillir de l’eau pour la troisième fois cette semaine. Pas de bœuf haché ce soir, ni de poulet, ni même de légumineuses variées. Juste des pâtes blanches, un filet d’huile, peut-être un peu de sel. Ce n’est pas un choix culinaire, c’est une capitulation face à l’inflation qui a transformé son panier d’épicerie en champ de bataille budgétaire. Comme des milliers de Québécois·es, il a dû sacrifier la dignité alimentaire sur l’autel de la survie économique, remplaçant progressivement les protéines, les légumes frais et la diversité nutritionnelle par des féculents bon marché qui remplissent le ventre sans nourrir le corps.
Les chiffres sont là, implacables : pendant que les PDG de Loblaws et Metro empochent des profits records, les banques alimentaires québécoises crient au désastre. Plus de 700 000 personnes ont eu recours à l’aide alimentaire en 2024, une augmentation vertigineuse qui frappe particulièrement les familles monoparentales, les aîné·es à revenu fixe et les travailleur·euses précaires. Ces personnes ne sont pas paresseuses, elles ne « gèrent mal leur budget » : elles sont simplement écrasées par un système où les salaires stagnent pendant que le coût des denrées essentielles explose. Quand une livre de bœuf haché coûte 8$ et qu’un paquet de pâtes en vaut 1,50$, le choix n’en est plus vraiment un.
Les conséquences de cette violence structurelle dépassent largement l’estomac vide. Les nutritionnistes le répètent : une alimentation basée sur les glucides raffinés et pauvre en protéines et en micronutriments entraîne diabète, obésité, carences et fatigue chronique. Mais au-delà du corps, c’est l’esprit qui se désagrège. Le stress de compter chaque dollar à la caisse, la honte de ne pas pouvoir offrir un repas décent à ses enfants, l’isolement social quand on ne peut plus inviter personne à souper : cette misère alimentaire fabrique de la détresse psychologique, de l’anxiété permanente et un profond sentiment d’indignité. On ne parle pas ici de « trucs pour économiser », mais d’une atteinte fondamentale à la santé et à la dignité humaine.
Pendant ce temps, les familles nanties continuent d’acheter du saumon bio, des légumes de saison et des noix importées sans même regarder les prix. L’écart se creuse, violent et obscène, entre ceux qui peuvent choisir leur alimentation selon leurs valeurs écologiques ou leurs préférences gustatives, et ceux qui doivent calculer s’ils peuvent se permettre un poulet pour la semaine. Cette fracture alimentaire est un miroir impitoyable de notre système économique : elle révèle que la sécurité alimentaire n’est plus un droit, mais un privilège de classe. Et cette réalité, aucun gouvernement néolibéral ne veut vraiment la nommer, encore moins la combattre.
Il est temps d’appeler les choses par leur nom : ce que nous vivons est une crise de justice alimentaire enracinée dans des décennies de déréglementation, de concentration corporative et de mépris pour les revenus modestes. La solution n’est pas dans les « conseils d’économie » ou les banques alimentaires qui pansent les plaies d’un système défaillant. Elle réside dans un contrôle des prix sur les aliments essentiels, dans une augmentation massive du salaire minimum et des prestations sociales, dans la réappropriation collective de notre système alimentaire. Tant que manger dignement restera un luxe plutôt qu’un droit, nous continuerons de voir des gens remplacer le bœuf par des pâtes — et c’est toute notre humanité collective qui s’appauvrit dans ce renoncement forcé.





