On nous sert des statistiques comme des pilules pour endormir la colère. Les loyers affichés auraient baissé de 4 % en juin 2026, nous dit-on, comme si cette donnée froide pouvait effacer la réalité brutale des familles qui dorment dans leur auto, des étudiantes qui sautent des repas pour payer leur chambre, des travailleur·euses essentiels qui vivent à deux heures de leur job parce que leur quartier est devenu un terrain de jeu pour investisseurs. Cette baisse des loyers demandés — notez bien le terme — ne reflète pas ce que les gens paient réellement, ni la violence systémique d’un marché qui traite nos toits comme des produits dérivés à la bourse. Pendant que les analystes du secteur immobilier se félicitent d’un léger ralentissement, des dizaines de milliers de ménages québécois consacrent plus de 50 % de leur revenu au loyer, un seuil que même la SCHL qualifie d’inabordabilité grave.
Derrière ces 4 % se cachent des mécanismes d’éviction déguisée que personne ne comptabilise: les propriétaires qui invoquent des rénovations fictives, les bail non renouvelés sans explication, les hausses de loyer abusives camouflées en « ajustements au marché ». La baisse des loyers affichés ne signifie rien pour celles et ceux qui ont déjà été poussé·es hors de leur logement et qui n’ont plus les moyens de revenir sur le marché locatif traditionnel. Les données de Rentals.ca ou d’Urbanation capturent les annonces en ligne, pas la détresse des locataires coincé·es dans des logements insalubres par peur de perdre leur place, pas les sous-locations illégales à prix d’or, pas les chambres divisées en quatre dans des sous-sols humides. Le marché n’a jamais été un thermomètre fiable de la dignité humaine.
Ce qu’on refuse de nommer, c’est que le logement est devenu un actif financier avant d’être un droit fondamental. Les fonds de placement immobilier, les spéculateurs internationaux et les géants comme Blackstone ont transformé nos quartiers en portefeuilles d’investissement. Chaque fois qu’un immeuble change de mains, ce sont des dizaines de familles qui paient le prix de la spéculation. Les gouvernements libéraux et conservateurs, complices, ont laissé faire, convaincus que le marché s’autorégulerait. Résultat: une génération entière est exclue de la stabilité résidentielle, condamnée à la précarité perpétuelle. On nous parle de « conjoncture », de « cycles économiques », comme si la souffrance humaine était une variable acceptable dans une équation.
Le logement n’est pas une commodité, c’est le socle de tout: santé mentale, réussite scolaire des enfants, capacité à se projeter dans l’avenir, participation à la vie communautaire. Quand une mère célibataire doit déménager trois fois en deux ans parce que son loyer explose à chaque renouvellement, ce n’est pas juste une statistique, c’est une violence structurelle. Quand un jeune queer doit rester chez des parents hostiles parce qu’il n’y a rien d’abordable, c’est une négation de son droit à exister. Les militant·es du FRAPRU, du Regroupement des comités logement, des organismes de défense des droits le crient depuis des décennies: il faut sortir le logement de la logique du profit. Cela signifie un gel des loyers, un contrôle strict des évictions, et surtout, un investissement massif dans le logement social.
Nous n’avons pas besoin d’attendre que le marché daigne nous offrir quelques miettes. Nous avons besoin de politiques publiques radicales, d’expropriations si nécessaire, de coopératives d’habitation financées par l’État, de logements sociaux en nombre suffisant pour que chaque personne ait un toit décent. Vienne, Berlin, Copenhague l’ont fait. Le Québec peut le faire. Mais cela exige qu’on arrête de traiter les propriétaires spéculateurs comme des créateurs de richesse et qu’on reconnaisse enfin que le droit au logement prime sur le droit au profit. Les 4 % de baisse affichée ne changeront rien tant qu’on n’aura pas brisé la logique même du marché immobilier. La crise du logement ne se résoudra pas à coups de statistiques rassurantes — elle se résoudra par la lutte collective et la volonté politique de choisir la dignité humaine plutôt que le capital.





