Dans une petite maison de Laval, Nadia serre contre elle une pile de lettres recommandées. Depuis six mois, cette mère de trois enfants vit dans l’angoisse des appels de l’Agence du revenu du Canada. Comme des centaines de milliers de Canadiennes et Canadiens, elle a reçu la PCU pour survivre quand elle a perdu son emploi de caissière pendant la pandémie. Aujourd’hui, on lui réclame 12 000 $, somme impossible à rembourser sans sacrifier le loyer ou l’épicerie. « Je ne dors presque plus. J’ai honte, même si j’ai rien volé », confie-t-elle à voix basse.
La pandémie avait mis en lumière les failles d’un filet social déjà déchiré. Beaucoup, comme Nadia, ont suivi les directives confuses du gouvernement sur l’admissibilité de l’aide d’urgence. Ce qu’on leur avait présenté comme une bouée de sauvetage devient une ancre de plomb. Les parcours de survie de 2020 sont aujourd’hui relus à la lumière de règles fiscales rigides, sans tenir compte du chaos et du manque de clarté de l’époque. Les familles les plus vulnérables se voient ainsi écrasées par une mémoire de dette, où plane le stigmate d’avoir « profité » de l’aide.
« Dans notre clinique, l’anxiété liée aux avis de recouvrement explose depuis quelques mois, » témoigne Leïla B., travailleuse sociale dans un CLSC de l’est de Montréal. « C’est une violence administrative. » Ce stress chronique a des conséquences concrètes : chute de revenus, troubles d’humeur, enfants vivant dans une instabilité quotidienne. Certains parents retardent même des soins de santé par peur de dépenser quelques dollars nécessaires à un appel téléphonique ou un aller-retour en transport.
Les chiffres brandis par l’ARC – plus de 10 milliards dus – masquent mal les réalités humaines. Ces dettes ne sont pas des fraudes, mais des erreurs de calcul commis dans un contexte d’urgence. Le discours public criminalise des mères monoparentales, des travailleurs précaires, des aînés sans accès numérique. Le modèle punitif actuel aggrave une crise sociale silencieuse. Le temps est venu d’imaginer une réparation économique—un modèle qui choisirait la justice sociale et reconnaîtrait la dignité des parcours de survie.
Une dette peut-elle être payée quand elle a été contractée pour nourrir ses enfants ? Peut-on parler d’équité quand la compassion n’est pas au cœur de l’équation ? Dans les quartiers où j’ai marché ces dernières semaines, les regards que j’ai croisés racontent tous la même chose : le besoin d’être entendu, pas poursuivi. Si chaque politique publique contenait la mémoire de ceux qu’elle affecte, notre système choisirait la guérison plutôt que la sanction. Et c’est ce choix qui, aujourd’hui, nous regarde droit dans les yeux.





