En cherchant à recouvrer plus de 10 milliards de dollars en « trop-perçus » liés aux aides d’urgence COVID, l’Agence du revenu du Canada (ARC) braque ses projecteurs sur les travailleurs les plus fragilisés. Derrière ces chiffres, majoritairement issus des prestations comme la PCU, se cachent des dizaines de milliers de personnes aux revenus irréguliers ou non déclarés, parfois mal informées mais rarement frauduleuses. Or, un effacement aveugle des cas particuliers a cédé la place à une logique comptable où les plus pauvres paient le prix des zones grises administratives de la pandémie.
Le recours massif à la récupération par l’ARC—avertissements, pénalités, voire recours judiciaires—s’inscrit dans une politique post-pandémie qui choisit la répression plutôt que la compréhension. Selon un rapport parlementaire récent, plus de 60% des cas de « dettes liées aux prestations » concernent des personnes vivant sous le seuil de faible revenu. L’iniquité saute aux yeux : pendant que certains géants corporatifs échappent à l’impôt ou reçoivent des subventions sans condition, des travailleurs à contrat ou des mères monoparentales reçoivent des lettres de menace pour quelques milliers de dollars.
Les conséquences sociales de cette approche punitive sont profondes. Insolvabilité personnelle, détresse mentale, sentiment d’humiliation : recevoir une demande de remboursement peut signifier un retour à la précarité ou l’abandon de soins essentiels. Une récente étude de l’Université Carleton a révélé que parmi les personnes visées, 38 % ont reporté l’achat de médicaments ou de nourriture pour rembourser une partie de leur « dette ». Ce n’est pas seulement une crise de solvabilité individuelle : c’est une crise de confiance envers l’État-providence.
Plutôt que d’amplifier cette fracture sociale, Ottawa gagnerait à adopter une stratégie plus équitable et humaine. Une remise ciblée basée sur les revenus actuels du débiteur, l’indexation du seuil de recouvrement selon le coût de la vie, et la possibilité d’amnistie en cas de bonne foi documentée sont des pistes réalistes. Couplée à une réforme fiscale ambitieuse—lutte contre les paradis fiscaux, taxation des profits exceptionnels pandémiques—une telle approche protégerait les plus vulnérables sans pour autant déresponsabiliser l’État face à sa dette.
La pandémie a mis en lumière les failles de notre filet social, aujourd’hui, c’est leur gestion qui les creuse. Derrière chaque lettre de l’ARC, il y a une histoire trop souvent ignorée. Il revient à notre démocratie fiscale de distinguer l’erreur de la fraude, et la pauvreté de l’abus. Traiter la précarité comme un crime ne renforcera ni les finances publiques ni le tissu social—mais creusera encore l’écart entre empathie et pouvoir.





