Le soir tombe sur le boulevard, et devant une entrée de métro barricadée, un petit groupe se serre autour d’un café offert par des bénévoles. Parmi eux, Marie‑Claude, qui vit dehors depuis deux ans, hoche la tête en regardant la lourde porte close. «Ça change quoi, vraiment? On vient pas ici pour déranger. On vient ici parce que c’est le seul endroit où on peut se tenir au chaud.» Depuis que la STM a commencé à fermer certaines entrées jugées «problématiques», les personnes itinérantes racontent toutes la même chose: ce n’est pas une solution, juste un autre déplacement forcé, de plus dans une longue série.
Les travailleuses de rue, elles, voient les impacts presque immédiatement. Naila, intervenante dans le secteur du Centre‑Sud, m’explique que chaque fermeture crée une vague de vulnérabilité. «Quand tu fermes un point d’accès qui est surveillé, éclairé et où on connaît les gens, tu les pousses vers des ruelles ou des stationnements déserts. C’est plus dangereux pour elles et pour nous.» Elle raconte les appels d’urgence en hausse, les gens qu’on perd de vue, les repères qui disparaissent. «On appelle ça de la gestion de perception. On déplace les personnes pour qu’elles soient moins visibles, pas pour qu’elles soient mieux.»
Au fil des témoignages, une impression revient, lourde et tenace: on parle d’entrées de métro comme s’il s’agissait d’objets techniques, mais ce sont des lieux de survie. Pour plusieurs, ces espaces sont les rares endroits semi‑publics où l’on peut exister sans être immédiatement expulsé. On y recharge son téléphone, on y croise un visage connu, on attend que le vent tombe. Derrière chaque fermeture administrative, il y a une vie déjà précaire qui se voit encore plus restreinte, un quotidien qu’on fragilise au nom de «gestion opérationnelle». Et dans le bruit de fond de la ville, ce sont surtout les voix les plus marginalisées qui restent inaudibles.
Ce moment collectif arrive dans un climat où l’itinérance explose, où les refuges débordent et où les appels à l’aide des organismes restent trop souvent ignorés. À force de mesures ponctuelles et réactives, Montréal donne l’impression d’éteindre un incendie avec un vaporisateur. Les fermetures de la STM s’ajoutent à une longue chaîne de décisions qui visent à masquer les symptômes plutôt qu’à soigner la maladie. «On parle toujours de sécurité, mais la vraie insécurité, c’est de ne pas savoir où dormir ni où s’arrêter cinq minutes sans être chassé», me glisse un homme rencontré près de Berri‑UQAM, qui n’a plus de carte d’identité depuis des mois et vit dans un labyrinthe administratif sans fin.
Pourtant, des pistes alternatives existent, portées par des groupes communautaires qui réclament des espaces d’accueil ouverts tard, des zones de repos dans les stations, des équipes mixtes d’intervention et un financement stable qui permettrait d’offrir une présence humaine plutôt que des cadenas. «Les gens ne veulent pas être tolérés, ils veulent être reconnus», résume Naila. C’est peut‑être là que commence la véritable solution: en cessant de traiter l’itinérance comme une gestion d’obstacles et en la regardant pour ce qu’elle est, une histoire profondément humaine. Car chaque politique a un visage, et chaque fermeture d’entrée de métro en éteint un peu plus la lumière.





