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Grèves croisées : les signaux faibles d’un grand ras-le-bol

Trois grèves majeures en cours — à la STM, à la SAQ et chez Air Transat — pourraient à première vue sembler coïncidentes. Mais à y regarder de plus près, elles dessinent les contours d’une dynamique plus profonde : celle du rejet croissant d’une forme d’austérité insidieuse, appliquée au quotidien sous couvert d’efficacité comptable. Peu spectaculaires prises isolément, ces mobilisations prennent ensemble la forme d’une réplique sociale à une décennie de compressions, de sous-effectifs chroniques et de négociations figées. Le parallèle n’est donc pas seulement temporel, il est politique.

Ce que revendiquent les grévistes reflète une lassitude qui dépasse les simples enjeux salariaux : un manque de reconnaissance professionnelle, le poids de la charge mentale due aux équipes effilochées, l’érosion même du sens du travail dans des services publics ou parapublics. À la STM, où les horaires et la pression sur le personnel technique atteignent des sommets, la pénurie devient structurelle. À la SAQ, les employés de bureau déplorent le maintien d’une gouvernance décidée sans ancrage dans leur réalité. Chez Air Transat, la flexibilité exigée frôle l’absurdité, avec des horaires fragmentés qui rendent toute conciliation vie/tâche impossible. Dans tous les cas, le travail devient un compromis permanent entre vivre et tenir debout.

Ce climat de tension découle en partie de la difficulté persistante à négocier efficacement. Alors que certains employeurs se retranchent derrière des cadres budgétaires rigides, les syndicats, eux, peinent à faire valoir une vision du travail qui soit pleinement humaine et moderne. On assiste à une forme de désynchronisation : l’appareil gestionnaire continue de penser en ratios et en productivité brute, pendant que ceux qui font tourner les services demandent cohérence, respect, et un minimum de marge de manœuvre. En vérité, chacun parle une langue différente — et le dialogue social en pâtit.

L’aspect le plus préoccupant est économique : si ces grèves illustrent un dysfonctionnement, elles révèlent aussi le coût élevé du mal-travail. Des services au ralenti, un absentéisme croissant, des départs précipités — tout cela a un prix réel que les tableaux comptables oublient trop souvent. Selon une étude de l’IRIS, chaque dollar non investi dans l’amélioration des conditions internes entraîne des pertes indirectes pouvant atteindre le double sur trois ans, en particulier dans les secteurs publics. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement d’une question de justice, mais d’efficacité à long terme. L’austérité du quotidien finit par coûter cher à tout le monde.

Ce moment pourrait marquer un tournant : celui où le syndicalisme défensif — réactif — laisse place à une posture plus offensive, plus structurée, et surtout, plus collaborative. Si l’opinion publique perçoit de mieux en mieux les liens entre conditions de travail et qualité des services, alors une fenêtre pourrait s’ouvrir. Non pour revenir aux anciennes recettes, mais pour réfléchir autrement : comment recréer du commun autour du travail bien fait, soutenable et digne? Face à l’usure ordinaire, ces grèves croisées apparaissent alors non comme des blocages, mais comme les premiers mots d’un projet plus large de reconstruction sociale.

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