« Qui vivra tranquille ? » La question est moins une énigme qu’un aveu. Dans nos sociétés, la tranquillité n’est pas un droit partagé, mais une récompense silencieuse accordée à ceux qui savent se rendre invisibles ou dominants. Le calme, cette chose si banale qu’elle ne fait jamais la une, est devenu le luxe suprême de ceux qui, par naissance ou opportunisme, échappent à l’agitation du monde. Pendant ce temps, pour celles et ceux qui vivent dans des corps rendus suspects – précaires, déplacés, revendicatifs – le quotidien est organisé autour de la tempête.
La peur, dans les mécanismes de pouvoir, n’est jamais une affaire de hasard. Elle s’érige, se planifie, se distribue. On la nomme « sécurité » pour mieux en couvrir l’usage, on l’encode dans des lois, des bulletins d’alerte, des caméras. Elle devient un code postal, un vêtement, un accent. Si la peur est un sentiment, elle devient une politique quand elle est répétée, mise en boucle, suggérée comme l’unique interprétation plausible du réel. C’est dans cette fabrique que naît l’« insécurité ressentie », fantasme collectif où ceux qui dérangent tiennent toujours les premiers rôles.
Le dérangeant, justement – celui qui trouble l’image du monde tel qu’il devrait être – a mille visages. Il campe trop près d’une gare, manifeste bruyamment, s’incruste dans le marché locatif, traverse une frontière sans autorisation. Chacun d’eux recompose la silhouette d’un ennemi intérieur, dont le crime est plus souvent social que criminel. Tout se passe comme si l’agitation du marginal réveillait une anxiété plus profonde : celui qui bouge rappelle que rien n’est stable, que nos certitudes reposent sur des exclusions parfois inavouées.
C’est dans cette logique que la culture politique actuelle érige la suspicion en réflexe. Elle nous apprend à veiller plus qu’à accueillir, à filtrer plus qu’à comprendre. Nos imaginaires sont cadenassés : derrière chaque inconnu pourrait se cacher un danger. Ainsi se construit une démocratie du soupçon, où la peur individuelle est recyclée en norme collective. Et si le discours sécuritaire semble universel, il vise avec une précision chirurgicale toujours les mêmes : les pauvres, les étrangers, les fragiles. Ils sont la perturbation dans la machine à tranquillité.
Face à cette architecture du rejet, il reste une éthique : celle de l’hospitalité radicale. Non pas l’hospitalité du don condescendant, mais celle qui accepte d’être dérangée, déplacée, bousculée. Repenser la tranquillité, ce n’est pas rêver d’un monde sans bruit, c’est envisager un monde où le désordre des autres ne soit pas perçu comme un danger, mais comme une altérité possible. C’est refuser le confort cimenté sur l’effacement d’autrui. Dans ce monde-là, vivre tranquille ne serait plus un privilège, mais la conséquence d’un vivre-ensemble réellement partagé.





