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La vulnérabilité humaine au cœur de notre justice sociale

On me demande souvent pourquoi je reviens, inlassablement, à la question de la vulnérabilité humaine. Peut-être parce qu’à mesure que le monde s’accélère, que les slogans remplacent les engagements et que les puissants s’enrobent d’une rhétorique d’efficacité, je vois les plus fragiles devenir invisibles. La démocratie, si elle signifie encore quelque chose, ne devrait-elle pas précisément commencer par eux ? Or, trop souvent, les discours politiques s’emploient à célébrer la force, la performance, la compétitivité — autant de mots qui, soigneusement agencés, construisent un récit où la dignité n’a plus qu’un rôle décoratif.

Il faut avoir passé du temps à observer les torsions du langage public pour comprendre comment s’installe l’indifférence. Elle ne surgit jamais brutalement ; elle s’infiltre, elle s’apprend. À force d’entendre que certains coûts sont « incontournables », que certaines vies sont « trop complexes » à soutenir, nous acceptons l’idée qu’une société n’a pas à porter toutes ses fragilités. Nous nous habituons à vivre dans un monde qui classe, sépare, hiérarchise. Et un jour, il devient presque naturel que la dignité humaine soit négociable. C’est cette banalité du renoncement qui m’inquiète davantage que les déclarations tonitruantes.

Nous avons collectivement oublié que la solidarité n’est pas un réflexe automatique. C’est une construction lente, une architecture morale qui demande attention et constance. Elle exige que nous résistions à la tentation de l’abstraction. Car il est facile de plaider pour « le bien commun », plus difficile d’affronter les visages concrets de ceux que ce bien-là ne protège plus. Il est facile de vanter la « responsabilité individuelle », plus difficile d’admettre que certains portent des charges que personne ne pourrait raisonnablement porter seul. La solidarité, au fond, n’est rien d’autre que la reconnaissance honnête du partage de notre condition humaine.

Je me demande parfois ce qui se passerait si nous réapprenions à regarder les vulnérables non comme un problème à résoudre, mais comme un miroir. Leur existence rappelle la précarité de nos certitudes, l’illusion de notre maîtrise. Elle nous oblige à une humilité que nos sociétés redoutent. Une politique qui refuse cette humilité se condamne à n’être qu’un exercice comptable, et non un projet de justice. Peut-être est-ce là le cœur de la question : accepterons-nous encore longtemps de déléguer à des institutions déshumanisées le soin de définir qui mérite attention et qui peut être laissé à la marge ?

Il ne s’agit pas de céder à un moralisme plaintif, mais de reconnaître que la dignité humaine n’est pas un supplément d’âme. Elle est le fil tenu qui maintient ensemble les fragments de notre vie collective. Dans un temps où les crispations identitaires servent trop souvent d’alibi au repli, je nous invite à une vigilance morale qui ne soit ni culpabilisante ni naïve, mais lucide. Reprendre au sérieux la défense des vulnérables, c’est réapprendre à habiter notre humanité. C’est, peut-être, la seule tâche politique qui mérite encore d’être nommée ainsi.

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