Il y a quelque chose d’insidieux dans le calme étudié des plateaux télé pendant que le chaos rugit dehors. Le bruit numérique d’un monde en crise n’est, semble-t-il, tolérable que s’il est cadré, éditorialisé, rendu digeste par une esthétique de la neutralité. On nomme « paralysie » la décomposition des institutions, on blâme l’excès de passions, et l’on convoque les éternels visages du centrisme raisonnable pour jouer les pompiers — sans jamais indiquer les pyromanes. C’est une forme remarquable de censure par sous-titrage : en qualifiant, jour après jour, les tensions sociales comme des dérèglements émotionnels ou de simples disputes procédurales, on évacue leur contenu politique — patrimoine, classe, souveraineté, mémoire.
Nous sommes sommés de croire que nous vivons dans une crise organique où tout le monde, gauche comme droite, serait submergé par son impuissance. Pourtant, lorsqu’on examine à la loupe les bénéficiaires de cette prétendue stagnation — lobbies fossiles, plateformes numériques, industries sécuritaires — le récit prend une autre allure. Ce n’est pas la paralysie, mais l’administration habile de la peur qui règne. Elle offre une couverture parfaite à ceux qui, sous nos yeux, recomposent tranquillement le pouvoir à leur avantage. Ce que cette peur rend acceptable, ce sont les reculs sociaux maquillé en compromis, les dérèglementations soutenues par des visages technocrates, les ultrariches calfeutrés présentés comme stables là où les peuples sont jugés imprévisibles.
Le traitement médiatique de ce déséquilibre est frappant. Pensez à Mahmood Mamdani, penseur subtil, explorateur des formes lentes du fascisme et des mémoires coloniales. En face, Donald Trump, investisseur opportuniste du ressentiment collectif. Or qui passe pour déconnecté, qui pour pragmatique? L’un, l’intellectuel, est souvent caricaturé — trop postcolonial, trop conceptuel, trop compliqué pour la TV. L’autre, démagogue spectaculaire, est constamment explicité, décrypté, verticalisé comme s’il incarnait une lecture sincère du réel. Il y a là un reflet du cynisme : celui qui prend soin des causes est suspect, tandis que celui qui instrumentalise les conséquences devient « compréhensible ».
Notre métier n’est pas neutre — pas en 2025, pas alors que les plateformes monétisent chaque panique et que l’objectivité devient un prétexte à l’omission. Ce qu’il nous faut, ce n’est pas davantage de distance, mais une morale rédemptrice du journalisme. Nommer ce qui écrase, interroger qui décide, repolitiser ce qui est présenté comme pure gestion émotionnelle. Réintroduire, dans l’espace médiatique, la valeur. Pas la valeur spectacle ni la compétition des indignations, mais une boussole fragile et partagée : ce que nous devons les uns aux autres, la capacité de dire non à la déshumanisation, la vigilance face aux intérêts qu’on maquille en fatalités.
Écrire, aujourd’hui, c’est refuser de prêter sa plume à la stratégie du flou. Cela impose, oui, de perdre en audience parfois, de renoncer au récit court et au buzz. Mais cela signifie surtout réinvestir ce que Gramsci appelait « l’hégémonie culturelle », ce doux mot pour un grand acte : ne plus laisser les puissants définir ce qui est raisonnable. La peur est une affaire sérieuse, elle mérite mieux que le statut de programme éditorial. Elle exige notre contre-récit — ancré, angoissé peut-être, mais intransigeant.





