Il fallait un jour que cette question, simple en apparence et vertigineuse en substance, ressurgisse dans notre débat public : à qui appartient la ville ? Ce n’est plus une querelle d’urbanistes ou un fantasme de géographe. C’est désormais une ligne de fracture politique, une question de survie civique. Car tout dans nos rues – de l’abribus publicitaire jusqu’au théâtre déplacé faute de loyer – nous dit que la ville n’est plus vraiment à nous. Elle est gérée comme un actif, mesurée à la rentabilité du mètre carré, cartographiée pour les flux, mais non vécue pour les liens. L’espace urbain est en train de se refermer comme une vitrine : visible, brillante et inaccessible.
Et pourtant, au cœur de cette dérive, quelque chose résiste. Au Ghana, où Mahmood Mamdani observait les effets de la démocratie refondée depuis le quartier, on voit les prémices d’une logique inverse : celle qui redonne aux habitants leur part de souveraineté territoriale. Ce n’est pas de la pure nostalgie municipale, mais une reconquête lente, enracinée, qui part des usages réels contre les injonctions financières. Ce que Mamdani pointe, c’est que la politique ne commence pas au sommet des tours vitrées mais dans l’usage partagé du trottoir ; elle naît lorsque ceux qui vivent quelque part peuvent décider, ensemble, de ce que ce lieu contient – et exclut.
À Montréal ces jours-ci, un murmure de cette logique affleure dans les rues. Non comme un programme, pas même comme un mouvement organisé. Mais une grève – celle des travailleurs municipaux, des agents de jour, des métiers rarement « glamour » – a suffi pour révéler une vérité silencieuse : sans ceux qui font vivre la ville, elle n’est qu’un décor. Une ville privatisée de ses forces vitales devient une chose morte, une image sans chair. Peut-être est-ce la leçon qui dérange tant : nous ne possédons pas la ville, c’est elle qui, chaque jour, doit être rendue habitable par le travail, par la présence, par le soin.
Et face à cela, deux figures se détachent comme métaphores inversées du pouvoir : l’État, qui se retranche dans la planification distante, et le bailleur, figure totémique de la dépossession ordinaire. Tous deux décident d’en haut, tous deux gèrent sans habiter, et dans cette verticalité glacée se perd le sens même du commun. Tant que la ville est décidée à distance, elle restera injuste. Tant qu’on parle d’usagers plutôt que d’habitants, elle restera abstraite. C’est là que le conflit politique rejoint l’expérience concrète : se loger, se déplacer, s’exprimer deviennent des actes presque insurrectionnels dans les cités verrouillées par la spéculation et le conformisme technocratique.
Alors à quoi ressemblerait une souveraineté populaire urbaine ? Sans doute à un désordre organique, à une parole dissonante dans les assemblées citoyennes, à un embouteillage du sens plutôt qu’une fluidité marketing. Ce serait une ville dont les espaces ne diraient plus : “Circulez, y’a rien à voir”, mais “Asseyez-vous, discutons”. Une ville qui cesse de se vendre pour commencer à se raconter. Une ville où chaque mur tagué serait moins un dégât qu’un message. Car au fond, habiter n’est pas consommer. Et si l’on veut restaurer du sens dans la cité, il faudra, enfin, poser la question qui dérange : ce lieu est-il encore à nous ou sommes-nous devenus ses sans-papiers symboliques ?





