Depuis quelques années, une logique implacablement comptable semble guider les restructurations dans plusieurs secteurs clés de l’économie. Transport ferroviaire, logistique urbaine, plateformes numériques : partout, les décisions de réduction d’effectifs reçoivent l’habillage rassurant de la “recherche d’efficience”. Pourtant, cette course à la productivité cache mal une réalité plus brutale : celle de profits préservés au détriment des travailleurs, dont les tâches sont redistribuées, intensifiées ou tout simplement effacées.
Des chiffres récents éclairent cette tendance. Selon l’Institut de la statistique du Québec, le secteur du transport et de l’entreposage a connu une hausse de 12 % de sa productivité par heure travaillée depuis 2020, tandis que l’emploi y chutait de 6 %. Dans les services numériques, les cycles successifs de licenciements apparaissent comme un outil d’ajustement quasi-permanent, instrumentalisés par les grandes firmes pour rassurer les marchés plutôt que pour répondre à des baisses d’activité réelles. Le cas de Shopify, qui a sabré 20 % de ses effectifs en deux ans malgré une croissance continue, en est un exemple révélateur.
Ces dynamiques ne sont pas simplement économiques : elles révèlent un affaiblissement préoccupant des protections collectives. Avec la montée du travail atypique, de la sous-traitance et de l’automatisation, les mécanismes de solidarité sont mis à mal. L’assurance-emploi, fragmentée et insuffisante, laisse de nombreux travailleurs au bord du chemin. Le tissu syndical, fragilisé dans certains secteurs émergents, peine à répondre aux attaques coordonnées contre les droits des salariés. C’est une perte qui ne se mesure pas qu’en dollars, mais aussi en sécurité et en dignité.
Car derrière chaque compression se cache une accumulation de stress, de précarité et de fatigue. L’idée que des emplois puissent être sacrifiés au nom d’une “rationalisation” oublie trop souvent que le travail n’est pas qu’un coût, mais une contribution humaine. Les salaires ne rémunèrent pas seulement un poste, mais soutiennent des vies. Ils devraient refléter un respect des conditions de travail, de l’effort fourni, et de la nécessité de vivre décemment. Ce lien entre rémunération et dignité est aujourd’hui érodé par une vision froide de la performance économique.
Une réponse syndicale unifiée à ces défis devient urgente et nécessaire. Cela suppose des alliances renouvelées entre syndicats traditionnels et organisations plus jeunes dans les secteurs en mutation. Il faut aussi réinventer les revendications, les ancrer dans une critique volontaire des logiques comptables court-termistes. Le rôle du syndicalisme, aujourd’hui, ne peut se réduire à défendre l’existant : il doit redevenir un acteur de projet, porteur d’un modèle où cohésion sociale et efficacité économique ne s’opposent pas, mais s’enrichissent mutuellement.





