En septembre, les ventes au détail au Canada ont chuté de 0,7 %. Derrière ce chiffre apparemment modeste se cache un signal préoccupant : le moteur de la consommation des ménages commence à caler. Or, dans une économie où la demande intérieure est centrale, cette contraction n’est pas anodine. Elle survient dans un contexte où l’inflation se résorbe lentement, mais où les taux d’intérêt élevés, conservés en l’état par la Banque du Canada, continuent de peser lourdement sur le portefeuille des familles, en particulier celles à revenu faible ou modeste.
Ce recul de la consommation rejoint une tendance plus large : la précarisation silencieuse d’une partie croissante de la population. D’après Statistique Canada, le taux d’endettement des ménages canadiens dépasse 180 % : pour chaque dollar de revenu disponible, les familles doivent 1,80 $ en dette. Avec des paiements hypothécaires et des loyers en hausse, nombreux sont ceux qui réduisent leurs achats à l’essentiel. Les données agrégées cachent ainsi un décalage croissant entre le « coût de vivre » et le revenu réel des ménages, accentuant les inégalités déjà structurelles.
Cette contraction de la demande tranche avec l’euphorie apparente des marchés boursiers. Les indices majeurs poursuivent leur ascension, dopés par les anticipations d’un fléchissement prochain des taux d’intérêt. Pourtant, ce décalage entre la sphère financière et l’économie réelle interroge. Les entreprises enregistrent des profits croissants grâce à l’augmentation des prix ou la réduction des coûts, mais la base de la consommation – l’acheteur moyen – se fragilise. Cette dissociation alimente une illusion de prospérité alors que les fondamentaux sociaux s’érodent.
Nous vivons une forme d’« apartheid économique » où les chiffres boursiers masquent un quotidien de sacrifices pour une majorité. Le luxe des uns repose de plus en plus sur les restrictions des autres. En datant trop la politique monétaire sur les signaux macroéconomiques et non sur les réalités vécues, les dirigeants perpétuent une croissance désincarnée. La prudence des ménages devient un indicateur plus fiable de la santé économique que les rapports trimestriels des grandes entreprises.
Ce constat plaide pour une réorientation urgente des politiques économiques. Recentrer l’action publique sur les services essentiels (logement, alimentation, transport), alléger la pression sur les taux variables, et renforcer les filets sociaux permettrait de reconnecter la croissance aux citoyens. Ce n’est qu’en redonnant du pouvoir d’achat aux ménages que l’on assurera une relance durable. L’économie ne peut pas continuer à avancer en laissant ses piliers — les travailleurs, les consommateurs, les familles — s’effriter dans l’ombre des écrans boursiers.





