Ils tenaient leurs pancartes comme on serre un volant de bus sous la pluie : avec la fatigue ancrée dans les épaules, mais le regard planté dans l’horizon. Devant le centre de transport Legendre ce matin, les salarié·e·s de la STM étaient debout, pas juste contre leur employeur, mais contre tout un système qui prétend valoriser le service public tout en l’affamant à petit feu. Les conducteurs, les répartitrices, les employés de l’ombre — tous et toutes le répètent : sans eux, littéralement, rien n’avance. Et pourtant, leurs salaires stagnent, leurs conditions explosent. Le ministre parle d’“équilibre budgétaire”. Le peuple, lui, parle de dignité.
Marie-Ève, chauffeuse de bus depuis 13 ans, me livre ces mots comme on balance une brique dans une vitrine trop propre : « Si je ne me pointe pas, Laval est paralysée. Mais quand je demande du temps pour ma santé mentale, on me regarde comme si j’étais interchangeable. » Cette invisibilisation, c’est celle de toutes les briques du service public qu’on gratte jusqu’à l’os au nom de l’austérité. Et pendant que la STM fait semblant de négocier, les trajets s’allongent, les gens attendent, et les quartiers populaires étouffent dans l’attente d’un bus qui n’arrive plus.
Cette grève n’est pas un caprice ni un simple “désagrément pour les usagers”. C’est une fissure politique. Parce qu’on parle ici de droit à la ville — est-ce qu’on peut seulement exister, bosser, vivre, aimer, si nos quartiers sont enclavés et nos mobilités brisées? Les plus touché·e·s? Les personnes précaires, les jeunes, les aîné·e·s sans permis, les familles sans voiture. Personne n’annule ses déplacements pour le fun. Mais le système, lui, annule les humain·e·s pour protéger ses marges d’erreur comptable.
Il y a un écho manifeste entre cette grève et celles d’Air Transat, de la SAQ, et demain peut-être des ambulancier·e·s. Partout, les travailleuses et travailleurs de ce qu’on ose encore appeler les “services essentiels” lèvent le poing. Essentiels? Pas assez pour mériter un salaire vivant ou un horaire humain. Et pourtant, ils avancent, ensemble, dans la même rue, en solidarité concrète. Ce n’est plus juste une revendication corporatiste — c’est une rébellion contre un modèle extractiviste du travail public, qui pompe notre sueur mais refuse notre valeur.
Ce matin, sur une pancarte trempée, j’ai lu : « On ne fait pas tourner les roues du capital, on les freine. » Et si, au lieu de critiquer la grève, on se demandait pourquoi les gens doivent crier leur utilité pour exister? Les bus sont arrêtés, mais la lutte, elle, roule plus fort que jamais. Ce combat est celui de notre droit collectif à une ville juste, respirable et solidaire. Alors, si sans eux rien n’avance, peut-être qu’en s’arrêtant, ils nous aident enfin à changer de direction.





