maya-lefebvre-2026-07-09-quand-nos-aines-replongent-pour-sauver-lete

Sauveteurs retraités: quand nos aînés sauvent l’été

Chaque matin de juillet, Denise Laramée, 68 ans, enfile son maillot rouge et son sifflet avant de prendre son poste au bord de la piscine municipale de Rosemont. Cette ancienne sauveuse, retraitée depuis sept ans de son emploi de préposée aux bénéficiaires, a répondu présente quand la Ville a lancé un appel d’urgence face à la pénurie cruelle de personnel qualifié. « J’ai pas besoin de cet argent pour vivre, mais je peux pas rester les bras croisés en sachant que des familles vont perdre leur seul accès à la baignade cet été », confie-elle en surveillant une dizaine d’enfants qui s’éclaboussent joyeusement. Comme elle, une cinquantaine de retraités québécois ont repris du service pour colmater les brèches d’un système à bout de souffle.

La situation révèle une crise plus profonde que le simple manque de jeunes candidats. Marc Bélanger, directeur des loisirs de l’arrondissement, explique que les salaires offerts aux sauveteurs – souvent autour de 18$ l’heure – ne font plus le poids face au coût de la vie et aux emplois étudiants mieux rémunérés. « On demande une certification exigeante, une vigilance constante, une responsabilité énorme, et on offre à peine plus que le salaire minimum », reconnaît-il avec lassitude. Cette équation impossible force les municipalités à réduire leurs heures d’ouverture ou à fermer carrément certaines installations, privant ainsi les familles à revenus modestes de leur seul refuge contre les canicules estivales. Ce sont ces mêmes familles qui n’ont pas les moyens de s’offrir des camps privés ou des voyages au chalet.

Pour les retraités comme Claude Messier, 71 ans, ancien pompier revenu surveiller la piscine de son quartier à Longueuil, le retour au travail s’accompagne d’une fatigue bien réelle. « Je me couche à 20h maintenant, alors qu’avant je regardais mes séries jusqu’à minuit », rigole-t-il en massant ses épaules endolories. Mais cette fatigue est compensée par un sentiment d’utilité retrouvée et par les liens intergénérationnels qui se tissent au fil des semaines. Les enfants l’appellent « Monsieur Claude » et lui racontent leurs exploits aquatiques, tandis que les parents le remercient chaleureusement de rendre possible ces après-midis de répit. Cette solidarité spontanée entre générations illustre ce que nos communautés ont de plus beau : la volonté de prendre soin les uns des autres malgré l’adversité.

Derrière ces histoires touchantes se cache pourtant une réalité systémique qui devrait nous alarmer collectivement. Le sous-financement chronique des services de loisirs municipaux crée des trous béants dans notre filet social, forçant des personnes retraitées à reprendre le collier pour maintenir des services essentiels à la santé publique. Sophie Tremblay, mère de trois enfants et usagère régulière de la piscine de Hochelaga, le formule sans détour : « Sans ces retraités qui reviennent nous aider, mes kids passeraient l’été enfermés dans notre trois et demi sans air climatisé. C’est pas normal qu’on dépende de leur bonne volonté pour des services de base. » Son constat pointe directement vers les choix budgétaires qui privilégient systématiquement d’autres priorités au détriment de l’accessibilité aux loisirs pour les familles vulnérables.

Ce que cette crise des sauveteurs nous rappelle avec force, c’est que le soin et la prévention ont une valeur sociale inestimable qui dépasse largement les bilans comptables. Chaque heure de surveillance au bord d’une piscine publique, c’est une noyade évitée, une famille rafraîchie, un enfant qui apprend à nager et développe sa confiance. Denise, Claude et leurs collègues retraités incarnent cette éthique du care que notre société néolibérale a trop longtemps dévalorisée. Leur geste généreux ne devrait pas être nécessaire, mais il nous montre ce qu’une communauté solidaire peut accomplir quand elle refuse de laisser tomber ses membres les plus fragiles. Il est grand temps que nos gouvernements reconnaissent enfin la valeur réelle de ces métiers essentiels et investissent à la hauteur des besoins, plutôt que de compter indéfiniment sur l’abnégation de nos aînés.

PARTAGER CET ARTICLE

COMMENT NOUS SUPPORTER ?

Abonnez-vous à notre Patreon.