Cet été, les piscines et plages québécoises ont un nouveau visage: celui de sauveteurs qui avaient rangé leur sifflet depuis des années. Face à une pénurie aigüe de main-d’œuvre, les municipalités font appel à des retraités pour assurer la surveillance aquatique. Si cette mobilisation force l’admiration, elle révèle surtout l’échec structurel d’un marché du travail qui sous-valorise chroniquement des emplois essentiels à la sécurité publique. Quand on doit rappeler des travailleurs expérimentés pour combler des postes estivaux, c’est que le modèle de recrutement et de rétention est brisé.
Les données sont éloquentes: selon la Société de sauvetage du Québec, plus de 40% des postes de sauveteurs demeurent vacants chaque été depuis 2023. Les salaires offerts oscillent généralement entre 16 et 19 dollars l’heure, soit à peine au-dessus du salaire minimum pour un emploi exigeant formation spécialisée, certifications annuelles et responsabilités vitales. Cette rémunération inadéquate décourage les jeunes travailleurs qui préfèrent des emplois moins stressants et mieux payés dans le commerce de détail ou la restauration rapide, où les conditions sont parfois plus flexibles.
Le recours aux retraités, bien qu’efficace à court terme, masque un problème plus profond: l’incapacité des employeurs municipaux à offrir des conditions attractives. Horaires morcelés, absence d’avantages sociaux, contrats saisonniers précaires et manque de reconnaissance professionnelle caractérisent ce secteur. Les sauveteurs qualifiés doivent investir temps et argent dans leurs certifications, pour ensuite se voir proposer des emplois de trois mois sans garantie de retour l’année suivante. Cette précarité structurelle explique largement pourquoi le bassin de candidats s’assèche année après année.
Les conséquences pour les usagers et les municipalités sont tangibles. Plusieurs piscines publiques ont dû réduire leurs heures d’ouverture, privant des milliers de familles d’accès à des installations essentielles durant les canicules. Les coûts indirects s’accumulent: frais de recrutement répétés, formation accélérée de personnel moins expérimenté, fermetures imprévues. Ironiquement, les municipalités dépensent souvent plus en mesures d’urgence qu’elles n’auraient investi en revalorisant durablement ces postes. L’économie apparente devient rapidement un surcoût systémique.
Une solution pérenne exige une refonte des politiques de main-d’œuvre dans les services municipaux essentiels. Cela passe par des salaires alignés sur la responsabilité réelle du travail – entre 22 et 26 dollars l’heure serait plus approprié –, des contrats offrant continuité et avantages sociaux, et une reconnaissance professionnelle accrue. D’autres juridictions canadiennes ont démontré qu’investir dans ces emplois réduit le roulement, améliore la qualité du service et diminue les coûts globaux. Le Québec doit cesser de traiter la surveillance aquatique comme un emploi d’été banal et reconnaître qu’il s’agit d’un métier spécialisé méritant respect et rémunération adéquate. Les retraités nous montrent la voie, mais ce ne devrait pas être leur fardeau de compenser notre sous-investissement chronique.





