Cette semaine, la SAQ annonçait un renforcement de ses dispositifs de sécurité en succursale, avec l’installation de vitres teintées, de caméras supplémentaires et de vigiles accrus. Coût total de l’opération ? Non divulgué, mais on parle de « plusieurs millions » sur les prochaines années. Pendant ce temps, les caissiers, souvent à temps partiel et parmi les employés les plus précaires de l’État québécois, continuent de réclamer de meilleures conditions de travail — sans être entendus. Cette asymétrie envoie un signal clair sur les priorités de gestion : défendre les bouteilles, ignorer les mains qui les vendent.
La sécurité est évidemment un enjeu légitime. Les vols en magasin ont augmenté, et les employés ont droit à un environnement sans violence. Mais on peine à comprendre pourquoi les ressources vont massivement vers des solutions technologiques et défensives plutôt que sociales et structurelles. Selon l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), investir dans la stabilité d’emploi, la formation et le respect salarial entraîne souvent une diminution des tensions et des incidents, tout en réduisant le roulement de personnel.
Cet écart entre investissement sécuritaire et reconnaissance du travail humain reflète une tendance plus large dans la gestion des sociétés d’État : sécuriser les actifs matériels avant d’assurer le bien-être des ressources humaines. C’est d’autant plus frappant dans un secteur qui génère des profits records. En 2023, la SAQ a versé plus de 1,4 milliard $ au gouvernement, mais ses employés à statut précaire — souvent des femmes et jeunes diplômés — peinent à sortir du temps partiel involontaire ou de contrats saisonniers.
À l’international, certaines chaînes publiques ou coopératives ont expérimenté d’autres approches. En Scandinavie, par exemple, le monopole des alcools Systembolaget mise sur du personnel formé, mieux rémunéré et permanent, ce qui contribue à un climat de confiance entre employés et clients. Leur taux de perte par vol est pourtant similaire, voire inférieur, sans murs de verre épais. Preuve qu’une politique de dignité au travail peut aussi être une politique de prévention efficace.
La sécurité, quand elle devient obsessionnelle, risque d’étouffer la mission sociale des entreprises publiques. Dans le cas de la SAQ, l’enjeu dépasse le vol de bouteilles : il concerne la valeur qu’on accorde à celles et ceux qui tiennent notre réseau de services à bout de bras. Il est temps de sortir du réflexe bunker pour entrer dans une logique d’équité. Car au fond, une succursale bienveillante est souvent plus sécuritaire qu’un magasin fortifié.





