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Shein, Temu : le gouffre dans nos poches

Ce n’est pas un hasard si Temu et Shein règnent sur nos fils d’actualité comme des faiseurs de miracles. « Des prix fous ! Des robes à 3€ ! Des gadgets pour réinventer votre vie ! » Ces anicroches publicitaires, répétées avec la ferveur d’une prière médiatique, ne proposent pas autre chose qu’un rituel de conjuration. Face à l’angoisse d’un monde cassé — économique, écologique, symbolique — nous remplissons nos vies de ces objets qui arrivent en silence par avion-cargo et disparaissent dans des sacs-poubelles. L’objet n’a plus d’histoire, il n’est plus passé de main en main, il est cliqué, payé, consommé, oublié.

C’est cela que j’appellerais un « capitalisme du vide » : une accumulation où le désir ne raconte plus rien, où l’acte d’acheter ne relie plus à personne, sauf à un algorithme. Dans les années 60, on consommait pour achever un statut, une image, parfois même une croyance en le progrès. Aujourd’hui, l’achat est devenu réflexe pavlovien, geste anxieux, distraction, voire auto-apaisement sur fond de solitude algorithmique. Ce n’est plus une économie fonctionnelle, c’est une économie dissolvante. Chaque paquet Shein reçu est une métaphore : on déroule du plastique, on en extrait un vêtement plat, sans mémoire ni matière, comme on extrait l’âme d’un monde désorienté.

Ce n’est pas un jugement moraliste sur « ceux qui achètent », mais une interrogation sur l’architecture invisible qui nous pousse à « accumuler pour tenir ». Car pour beaucoup, ces objets rapides sont devenus une manière de s’ancrer : porter du neuf souvent, bricoler un chez-soi sans enraciner, garder l’illusion du contrôle par les micropoids de micro-choix. C’est un capitalisme de survie, voire de consolation. Mais qui console qui ? Et à quel prix — écologique, symbolique, humain ? Ce n’est pas simplement « trop de vêtements », c’est trop peu de sens autour de chaque geste économique. Nous avons déserté l’économie comme espace de récit pour la réduire à un théâtre de flux et de dopamine brève.

Il est temps d’imaginer autrement. Il ne s’agit pas seulement de « mieux acheter », mais de revenir à une poétique du lien. Une économie lente, enracinée, artisanale, où l’objet porte la trace de celui qui l’a fait, du lieu où il a été mûri. Un bol façonné dans un atelier de céramique locale porte parfois plus d’humanité qu’un entrepôt entier de fast fashion. Il parle une langue où l’usage et la beauté se rejoignent, où l’achat devient un acte d’appartenance, non une fuite. Et si, au lieu de demander « combien ça coûte », on apprenait à demander : « à qui cela me relie » ?

Car oui, la consommation peut être culture, mais alors il faut lui rendre son épaisseur. Refuser les sentiers battus du clic réflexe, c’est peut-être ouvrir à nouveau l’espace d’un choix habité. Produire moins, acheter moins, mais acheter mieux ne suffira pas. Il faudra aussi rêver : d’un monde où l’économie ne serait plus une fuite en avant, mais une maison de liens, de lenteurs, de cohérence concrète. En finir avec le capitalisme du vide, ce n’est pas revenir en arrière. C’est marcher autrement. Plus lentement, mais avec des poches pleines de sens au lieu de vide emballé.

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