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Temu, Shein : l’envers du clic bon marché

Au coin de la rue principale à Saint-Jérôme, la vitrine de Nathalie B., propriétaire d’une boutique de vêtements depuis quinze ans, est désormais vide. « Mes clientes venaient essayer, comparer, discuter. Aujourd’hui, elles commandent trois camisoles chez Shein, savent qu’elles vont en retourner deux, et tout ça sans taxes ni sourires. » Le commerce local, déjà fragilisé par les loyers et les frais fixes, perd désormais la bataille contre des géants du e-commerce ultra-compétitifs, à la fiscalité contournable et aux pratiques logistiques surmotorisées.

Derrière chaque colis bon marché venu directement de Chine, il y a une érosion bien réelle du tissu économique québécois. Selon les données de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, les plateformes comme Temu et Shein auraient contribué à une baisse de 12 % du chiffre d’affaires annuel des détaillants indépendants au Québec entre 2022 et 2025. On parle d’importations de faible valeur — souvent en deçà des 40$, seuil d’exemption de TVA à l’import — qui se chiffrent désormais à plus de 700 millions $ au Canada pour 2025. Résultat : moins de ventes locales, moins d’emplois et moins d’impôts collectés ici.

Il est faux de croire que ces plateformes ne font que répondre à une demande populaire. En réalité, elles exploitent une asymétrie réglementaire : entre un commerçant québécois qui paie ses taxes, salaires et loyers, et un entrepôt algorithmique opérant via une appli bonbon colorée, il n’y a pas compétition mais dumping technologique. Les politiques publiques, elles, peinent à suivre. La TVA à l’import? Encore limitée. Une taxe numérique spécifique? Pas encore instaurée. Quant aux subventions à l’achat local, elles peinent encore à atteindre une masse critique suffisante pour influencer les comportements de consommation.

La solution ne réside pas dans la nostalgie du commerce de proximité, mais dans une politique fiscale réactive et équitable. Cibler les plateformes avec des règles douanières adaptées au commerce moderne, imposer une collecte de taxes dès le premier dollar, c’est non seulement une question de justice, mais aussi de viabilité pour nos centre-villes. Le succès du crédit d’achat local à Trois-Rivières, qui a redirigé 4,7 M$ vers les commerces du quartier, est un signal qu’il est possible de renverser la vapeur — à condition d’y mettre les bons outils, au bon moment.

Ce débat dépasse le simple prix d’un chandail. Il questionne notre rapport collectif à l’économie : voulons-nous une résilience locale ou une dépendance algorithmique? Entre l’illusion du bon deal et le coût réel pour nos communautés, il est temps d’éclairer nos choix de consommation par autre chose que des étoiles sur une appli. Une fiscalité intelligente et une politique d’achat local ambitieuse : voilà les vrais clics gagnants.

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