Le congrès libéral qui s’est ouvert à Montréal avait tout du rituel bien rodé : autocongratulation disciplinée, discours peaufinés, ambiance d’un parti qui veut projeter confiance malgré des sondages en berne. Pourtant, dans les couloirs, ce vernis de sérénité contrastait vivement avec les conversations que j’ai eues ces derniers jours avec des ménages étouffés par la hausse des loyers et le prix de l’épicerie. Ce décalage entre la scène et la rue n’est pas nouveau, mais il prend aujourd’hui une acuité particulière alors que l’inflation cumulée des quatre dernières années dépasse encore de loin l’évolution des salaires moyens. Les militants, eux, semblaient surtout tourner la page des turbulences récentes, comme si la réalité économique pouvait être laissée à la porte du Palais des congrès.
Ce fossé perceptible entre la base partisane et les ménages s’explique en partie par la dynamique interne d’un parti en quête de repères. Dans la salle, on parlait stratégie électorale, image, renouvellement des messages. Mais à quelques stations de métro de là, dans Hochelaga ou Parc-Extension, ce sont des décisions quotidiennes du type « payer l’assurance-auto ou repousser l’achat d’un manteau pour l’enfant » qui dominent. Les données de Statistique Canada montrent que plus d’un tiers des ménages locataires consacrent désormais plus de 30 % de leur revenu au logement, un seuil considéré comme critique. Pourtant, plusieurs militants rencontrés affirmaient que les priorités du gouvernement restaient « bien alignées » sur les besoins de la population — une affirmation difficile à concilier avec ce que révèlent la plupart des enquêtes sur le moral économique des ménages.
Il y a néanmoins une forme de sincérité dans l’attitude de ces membres qui croient que de nouvelles annonces suffiront à calmer l’inquiétude populaire. Le problème est que l’écart entre les politiques présentées et les besoins réels continue de se creuser. On promet davantage de logements, mais les mises en chantier restent à des niveaux historiquement bas. On évoque des mesures pour réduire la pression sur les prix des aliments, mais les marges des grandes chaînes n’ont pratiquement pas bougé et les filets sociaux demeurent trop fragmentés pour amortir les chocs. Les économistes du secteur privé comme ceux des banques publiques répètent depuis plus d’un an qu’un véritable plan anti-inflation ne peut pas reposer uniquement sur des crédits d’impôt ponctuels ou des subventions ciblées : il faut des investissements massifs dans l’offre de logements et un renforcement des institutions de concurrence. Or ces thèmes restaient étrangement absents des discours d’ouverture.
Le parti semble également coincé dans une stratégie de communication qui mise sur la comparaison plutôt que sur la solution. On souligne que le pays s’en tire mieux que certains partenaires du G7, que le taux d’inflation se rapproche enfin de la cible, que l’économie crée encore de l’emploi net. Tout cela est factuellement vrai, mais cela ne répond pas à la réalité d’un ménage dont le paiement hypothécaire a augmenté de 40 % en deux ans ou d’un locataire dont le logement a été rénové pour justifier une hausse prohibitive. Empiriquement, les ménages ne se fient pas aux courbes macroéconomiques pour évaluer leur bien-être : ils regardent leur relevé bancaire. Et ce relevé, pour beaucoup, reste dans le rouge. Le risque politique est réel pour les libéraux : parler d’amélioration alors que les gens ne la ressentent pas peut accentuer la perception d’un parti déconnecté.
En quittant le congrès, je ne pouvais m’empêcher de penser que les libéraux jouent gros. S’ils persistent à employer une rhétorique autosatisfaite sans proposer de changements structurels, ils risquent d’être perçus non pas comme les architectes d’un redressement économique, mais comme des gestionnaires du statu quo. Les solutions existent pourtant : accélérer la construction de logements sociaux, renforcer la régulation des marchés oligopolistiques, revoir la fiscalité pour mieux soutenir les revenus modestes. Ce sont des mesures coûteuses, certes, mais nécessaires. Le défi, désormais, sera pour le parti de reconnaître que la confiance ne se regagnera pas avec des slogans, mais avec un réalisme économique et une empathie politique qui, pour l’instant, semblaient manquer à Montréal.





