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57 000 pertes d’emploi : un signal d’alarme économique

La disparition nette de 57 000 emplois, révélée par les dernières données statistiques, agit comme une secousse pour un marché du travail jusque-là réputé résilient. En analysant les séries chronologiques depuis vingt ans, on observe que des replis de cette amplitude ne surviennent qu’en période de transition structurelle, davantage qu’en réaction à un simple ralentissement cyclique. Les reculs sont concentrés dans la fabrication, l’ingénierie de projet et certains services spécialisés, trois secteurs exposés à la fois aux variations d’investissement et aux fragilités de la chaîne d’approvisionnement. Les économistes progressistes interrogés évoquent une “décrochage silencieux” : un phénomène où les pertes ne sont pas spectaculaires dans un seul secteur, mais dispersées, ce qui complique le diagnostic public.

L’un des facteurs centraux est la dépendance persistante du Québec — et plus largement du Canada — aux investissements privés dans les industries extractives et les filières technologiques émergentes. Les données de Statistique Canada montrent qu’un recul de 10 % des investissements non résidentiels entraîne, en moyenne, une contraction de 0,3 point de pourcentage de l’emploi dans les secteurs connexes. Nous y sommes. Les projets retardés ou réévalués par les entreprises minérales et énergétiques ont un effet domino sur les sous-traitants, les ingénieurs, les transporteurs et, à terme, sur les régions qui structurent leur développement autour de ces activités.

Le ralentissement de Nemaska Lithium illustre parfaitement cette dynamique. Alors qu’on présentait le projet comme pilier d’une filière stratégique de batteries électriques, les reports successifs d’échéancier et la révision des coûts ont figé des centaines de postes anticipés. Ce gel n’explique pas à lui seul les 57 000 pertes, mais il symbolise un problème plus large : bâtir une politique industrielle essentiellement arrimée aux décisions de quelques investisseurs. Les économistes proches des milieux sociaux-démocrates rappellent qu’une transition énergétique fondée sur les seules forces du marché expose les territoires à un risque de volatilité que les politiques publiques n’amortissent plus suffisamment.

Historiquement, les contractions d’emploi de cette ampleur coïncident avec des ajustements plus profonds. En 2008, le recul était lié à une crise financière globale. En 2015, il suivait la chute abrupte des prix du pétrole. Aujourd’hui, le contexte est différent : la demande intérieure tient, l’inflation ralentit, mais la structure productive se recompose. La tertiarisation accélérée et les transformations numériques créent des écarts de compétences que les travailleurs ne peuvent combler instantanément. Selon une étude récente de l’Université Laval, plus de la moitié des travailleurs affectés par une mise à pied dans un secteur industriel mettent plus d’un an à retrouver un emploi équivalent, faute de formation adaptée ou d’accès à des transitions professionnelles sécurisées.

Face à cette secousse, des pistes social-démocrates émergent, fondées sur des données plutôt que sur l’intuition politique. Premièrement, renforcer un fonds de stabilisation pour les régions dépendantes de projets industriels majeurs permettrait de lisser les cycles d’investissement. Deuxièmement, accélérer la mise en place de programmes de reconversion ciblés sur les compétences en forte demande — technologies propres, maintenance électrique, automatisation — réduirait la durée moyenne de chômage. Enfin, une politique industrielle plus proactive, soutenue par un État partenaire plutôt que spectateur, pourrait sécuriser les chaînes de valeur au lieu de les subir. Comme le résume une économiste interrogée : “Nous ne sommes pas condamnés à compter les pertes ; nous pouvons organiser les transitions.”

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