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Quand le dossier santé numérique retarde les soins

Dans les couloirs trop silencieux d’un centre de santé de l’est de Montréal, les infirmières chuchotent davantage sur les écrans qui figent que sur les pathologies des patients. Le blocage autour du Dossier santé numérique, né du choc entre Santé Québec et le gouvernement, s’est infiltré jusque dans les salles d’attente. Ici, on ne parle plus de simples lignes de code, mais de vies ralenties. «On est pris dans un système qui n’avance plus, et ce sont les gens devant nous qui payent le prix», m’a confié une préposée en hochant la tête, comme si elle s’excusait d’une situation qui la dépasse.

Ce conflit technocratique, qui pourrait sembler abstrait vu de Québec, se matérialise pour les soignants par des doubles saisies de données, des dossiers incomplets et des angoisses supplémentaires. Plusieurs m’ont décrit le sentiment d’être surveillés, comme si le pilotage politique prenait le pas sur le jugement clinique. «Ce n’est pas un tableau Excel que je soigne», a lancé un médecin de famille, les yeux fatigués après un quart improvisé pour compenser un bris informatique. La transformation numérique promise comme un souffle d’air neuf devient une charge émotionnelle supplémentaire pour celles et ceux déjà au bord de l’épuisement.

Pour les patients, chaque retard numérique se traduit en inquiétudes bien concrètes. À Laval, j’ai rencontré Amina, mère monoparentale, qui attendait des résultats d’examens pour son fils asthmatique. Le système étant en panne la veille, l’infirmière n’avait pu accéder à l’historique complet de l’enfant. «Quand on ne sait pas, on imagine le pire», a murmuré Amina en serrant un sac d’inhalateurs. Le DSN, censé fluidifier les soins, expose finalement les plus vulnérables à des délais que personne n’a choisis mais que tout le monde subit, un peu comme si la technologie échouait à porter la promesse d’un réseau plus humain.

Derrière le bras de fer institutionnel se cache une lutte plus intime : celle pour la confiance. Les travailleuses du réseau me parlent d’un climat de centralisation, d’un pilotage qui semble vouloir leur dicter la marche à suivre sans écouter les réalités du terrain. Les décideurs, eux, affirment vouloir remettre le train numérique sur les rails. Dans l’ombre de ce duel, les équipes de soins tentent d’improviser, de contourner, d’inventer pour ne pas laisser tomber les patients. «On fait ce qu’on peut, mais on a l’impression qu’on nous enlève les outils au fur et à mesure», déplore une technicienne en imagerie médicale.

Ce que révèle cette crise, c’est la fragilité d’un système qui repose autant sur des infrastructures numériques que sur la confiance collective. Entre la politique qui se durcit et les soins qui s’effilochent, il y a les récits de celles et ceux qui portent le réseau à bout de bras, souvent dans l’ombre. Refroidir la politique, réchauffer les soins : voilà peut-être l’urgence réelle. Pour éviter que la prochaine panne ne soit plus qu’un incident informatique, mais le symptôme d’un réseau qui oublie que derrière chaque dossier – numérique ou non – il y a une histoire, un visage, une personne qui attend.

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