Un simple clic, une carte bancaire envolée. À l’heure où nos moindres gestes numériques sont scrutés, les données fuyantes ne connaissent pas de frontières — et leurs conséquences non plus. Comme le révélait récemment un rapport canadien, les infos personnelles s’échangent sur le dark web pour quelques dollars, laissant les citoyen·nes sans défense et les États dans un flou juridique presque feutré. Mais derrière ce brouillard, le plus souvent, ce sont les migrant·es, réfugié·es, et diasporas hyperconnectées qui paient le prix fort, entre arnaques ciblées, surveillance abusive et accès bancaires bloqués.
Si l’Europe légifère à coup de RGPD et que la Californie parade avec son CCPA, une bonne partie de l’Afrique, de l’Amérique latine ou du Moyen-Orient reste en terrain miné. « Il y a une asymétrie brutale dans l’accès à la protection numérique », m’explique Salma El Harrach, avocate au sein de l’ONG Digital Justice. « Les États du Sud sont sursollicités numériquement — sans en avoir les filets de sécurité. » En Afrique subsaharienne, par exemple, les opérateurs télécoms dictent les règles du jeu, pendant que les données biométriques des réfugié·es transitent sans garde-fous entre agences et sous-traitants privés.
Les GAFAM, eux, se posent avec l’aplomb de pseudo-régulateurs mondiaux — mais à géométrie très variable. En Inde, Meta négocie ses règles de modération au gré des humeurs du gouvernement. En Palestine, les comptes numériques disparaissent au moindre signalement douteux. Face à ces empires liquides, les ONG tentent de fédérer les luttes. L’initiative No Borders Tech a réuni plus de 40 collectifs en 2024 pour réclamer une charte transnationale des droits numériques, avec un slogan simple : “Nos vies ne sont pas des métadonnées.”
Des solutions émergent néanmoins hors des circuits institutionnels. À Tunis, le collectif Chouf Minorités propose des ateliers d’auto-défense numérique queer. À São Paulo, le projet Dados Livres installe des réseaux communautaires cryptés dans les favelas. « Ce n’est pas juste une question de technologie, c’est une question de démocratie », martèle José Miguel, coordinateur du programme. Ces initiatives incarnent une souveraineté numérique populaire, déconstruisant l’idée que seuls les États ou les big tech peuvent garantir nos droits dans le cyberespace transfrontalier.
L’avenir de la cybersécurité mondiale ne dépend donc pas seulement d’algorithmes puissants ou de lois nationales, mais bien d’alliances inattendues entre tech militante, diasporas vigilantes et activistes juridiques. Dans un monde où la fuite d’un serveur à Dublin peut perturber la vie d’une demandeuse d’asile à Dakar, repenser les enjeux numériques n’est plus une option : c’est une nécessité vitale. La solidarité digitale devient notre passeport invisible dans ce territoire global où l’inégalité, elle, code sans pitié.





