Pendant des mois, des milliers de travailleurs étrangers, d’étudiantes internationales et de familles entières ont vécu dans un purgatoire administratif que Québec a créé de toutes pièces. La fermeture du Programme de l’expérience québécoise leur a volé leur sommeil, leurs projets, leur dignité. Ces gens ne sont pas des statistiques ni des variables d’ajustement budgétaire : ce sont des infirmières qui ont tenu nos urgences à bout de bras, des éducatrices qui bercent nos enfants, des ingénieurs qui bâtissent nos ponts. La réouverture annoncée pour deux ans devrait être une victoire, mais elle arrive avec un goût amer, celui d’une injustice qui aurait pu être évitée si le gouvernement avait un minimum de vision et de cœur.
Parlez à Aisha, préposée aux bénéficiaires depuis quatre ans dans un CHSLD de Laval, ou à Miguel, diplômé en génie civil qui a déjà signé un bail et inscrit sa fille à l’école primaire. Ils vous diront ce que signifie vivre dans l’incertitude institutionnalisée : mettre sa vie en pause pendant que les bureaucrates jouent à pile ou face avec votre avenir. Ces personnes ont appris le français, payé leurs impôts, tissé des amitiés, planté des racines. Elles méritent mieux qu’une réouverture « par phases », ce synonyme technocratique de l’anxiété prolongée. Elles méritent un chemin clair, rapide et juste vers la résidence permanente, pas un nouveau labyrinthe kafkaïen.
La contribution de ces candidat·es à l’immigration n’est pas une question économique abstraite, c’est une réalité sociale palpable dans chaque quartier, chaque hôpital, chaque campus. Sans eux, nos services publics s’effondrent; avec eux, nos communautés se diversifient et se renforcent. Pourtant, le gouvernement les traite comme une menace démographique, un robinet qu’on ouvre et ferme selon les sondages et les calculs électoraux. Cette logique est profondément cynique et moralement indéfendable. Ceux et celles qui construisent le Québec au quotidien ne devraient pas avoir à supplier pour y rester.
La réouverture du PEQ corrige une erreur, certes, mais elle le fait à reculons, sans réelle reconnaissance de la violence bureaucratique infligée. Deux ans, c’est mieux que rien, mais c’est encore une échéance qui plane au-dessus des têtes comme une épée de Damoclès. Les « phases » annoncées laissent entrevoir de nouveaux délais, de nouvelles catégories d’exclusion, de nouvelles déceptions. Pendant ce temps, des vies humaines restent en suspens, des projets de famille sont reportés, des carrières stagnent. Ce n’est pas de la gestion responsable de l’immigration, c’est de la cruauté institutionnelle déguisée en prudence.
Il est temps d’appeler cette politique ce qu’elle est : une trahison envers ceux et celles qui ont choisi le Québec et que le Québec devrait choisir en retour. La vraie question n’est pas de savoir combien d’immigrant·es nous pouvons « absorber », mais plutôt comment nous honorons celles et ceux qui sont déjà là, qui travaillent déjà, qui aiment déjà cette société imparfaite mais vivante. La réouverture du PEQ ne devrait pas être un cadeau conditionnel, mais un droit reconnu. Tant que ce ne sera pas le cas, nous continuerons de perpétuer un système d’immigration à deux vitesses : l’une pour ceux qu’on instrumentalise, l’autre pour ceux qu’on protège. Et ça, c’est indigne d’une société qui se prétend juste.





