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Pont fantôme sur fond de rouille

L’acier craque déjà sous nos pas. Le pont Samuel-De Champlain, ce prétendu bijou d’ingénierie moderne, n’a même pas soufflé ses six bougies qu’il chancelle sous le poids de sa propre hypocrisie. La rouille suinte entre les joints, comme si le béton lui-même voulait confesser la vérité : ce n’était pas un pont pour nous porter, mais pour enrichir Vinci, SNC-Lavalin et Compagnie. Encore un projet né dans un PPP — paradis pour profiteurs privés — où les profits sont garantis, mais pas la durabilité ni le moindre devoir de comptes envers la population.

On nous l’avait vendu comme le nec plus ultra de la modernité verte, une infrastructure écoresponsable. Quelle farce. Ce colosse d’apparat a été bâti dans le silence des écosystèmes détruits, sur les corps invisibles des travailleurs pressés à la cadence du capital. Et maintenant? Il pourrit. Comme pour rappeler que l’imaginaire néolibéral se délite toujours plus vite que ses promesses. Ce n’est pas une question de météo ou de sel de déglaçage, c’est une tempête de malfaçon politique.

Ce pont n’est pas seul. D’autres vivent cette agonie lente : routes béantes à Montréal-Nord, viaducs craquelés dans Parc-Extension, stations d’eau polluées à Limoilou. Les infrastructures dans nos quartiers populaires sont traitées comme nos corps : réparables en dernier, quand le système y pense. Où est l’argent pour les écoles à toits qui coulent? Plus de milliard pour bétonner un fleuve, rien pour sceller les fissures du quotidien. À qui sert la durabilité, vraiment?

On dit souvent « tenir le pont ensemble ». Mais tenons-nous vraiment ce pont-là, ou bien est-ce lui qui nous écrase sous ses coûts, son opacité, sa vulnérabilité? Un pont devrait relier, pas trahir. Il devrait porter nos espoirs, pas les dividendes de quelques actionnaires. Sommes-nous devenus spectateurs d’un théâtre de l’absurde où chaque structure construite devient une ruine prématurée, un monument au mépris?

Assez. Nous exigeons un audit citoyen des grands projets publics. Assez des enceintes closes, des contrats opaques, des ponts qui rouillent au lieu de relier. Ouvrons les livres, les budgets, les entrailles du béton. Que les voix populaires deviennent fondations. Car nos villes ne tiendront pas sur les promesses brisées. Il est temps de bâtir autrement — pas par-dessus nos têtes, mais avec nos mains et nos rêves en commun.

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