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Épargne nationale, pari politique risqué

Le premier ministre François Legault propose que la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) prenne davantage de risques stratégiques pour soutenir l’économie locale. Derrière ce virage audacieux, une conviction nationaliste : que l’argent des Québécois serve à propulser des champions industriels d’ici. L’intention, noble pour certains, soulève pourtant un dilemme fondamental dans la gestion d’un fonds de retraite public : jusqu’où peut-on allier ambition économique et sécurité financière?

La CDPQ, avec un actif de plus de 400 milliards de dollars, gère l’épargne à long terme de millions de Québécois, notamment via le Régime de rentes du Québec. Historiquement, sa performance repose sur une diversification prudente et des investissements à rendement stable. Legault appelle désormais à un « risque calculé » pour investir dans des entreprises locales à potentiel stratégique. Mais comme le rappellent plusieurs économistes, transférer des mandats politiques à une institution financière est rarement sans conséquences. Le risque dit « calculé » pourrait vite devenir idéologique si les critères de rendement sont supplantés par ceux de l’identité économique.

Des voix s’élèvent autant chez les experts que chez les retraités. Des économistes comme Pierre Fortin craignent un affaiblissement du rôle strictement fiduciaire de la CDPQ. Du côté des syndicats, l’inquiétude concerne surtout la transparence : qui décide des entreprises jugées stratégiques? Avec quels mécanismes de reddition de comptes? Certains retraités, interrogés par notre équipe, expriment un malaise face à une politisation possible de ce « bas de laine » qu’ils perçoivent comme leur filet de sécurité le plus stable.

La proposition de Legault s’inscrit dans une logique de relance industrielle autonome, dans la foulée de tensions géopolitiques et de chaînes d’approvisionnement fragiles. Favoriser une souveraineté économique accrue pourrait avoir des effets structurants, notamment sur l’emploi régional, l’innovation technologique et la transformation des ressources locales. Toutefois, comme nous le montre l’histoire économique récente — pensons notamment au Fonds stratégique d’investissement en France —, les investissements à motivation nationale produisent des résultats très mitigés s’ils ne sont pas rigoureusement sélectionnés et évalués.

Empiriquement, les meilleures performances de la CDPQ proviennent de son indépendance face aux cycles politiques. Y injecter une vision programmée peut être justifié dans des contextes très ciblés, mais à condition de maintenir des garde-fous stricts. En somme, il est possible de conjuguer patriotisme économique et rigueur financière, à condition de ne pas sacrifier l’un sur l’autel de l’autre. Comme le dit l’économiste Armine Yalnizyan : « Il faut que le cœur du projet économique batte au rythme du peuple, mais le cerveau doit rester celui du portefeuille public. »

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