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Un budget sans vision pour des temps difficiles

Le budget 2025 présenté par le ministre des Finances Mark Carney marque le retour d’un libéralisme technocratique : rigoureux sur la forme comptable, mais tiède quant aux réponses sociales. À première vue, il rassure Bay Street en maintenant le déficit sous contrôle à 1,2 % du PIB, bien en deçà de la moyenne des pays du G7. Pourtant, ce choix implique des arbitrages douloureux. Les dépenses sociales n’évoluent pratiquement pas en termes réels, ce qui, dans un contexte d’inflation soutenue (3,4 % prévue pour 2025), envoie un message clair : la priorité est la stabilité, pas la transformation.

Or, le Canada vit une période où les besoins sociaux explosent. Plus de 4,2 millions de personnes vivent sous le seuil de la pauvreté — un chiffre qui stagne depuis trois ans. Le budget n’annonce aucun plan structurel pour augmenter l’offre de logements abordables malgré une pénurie nationale, ni pour financer l’expansion des soins de santé universels pourtant exigée par plusieurs provinces. En environnement, les crédits sont maintenus, mais sans impulsion nouvelle, malgré les feux, inondations et sécheresses records de l’été dernier. La transition verte semble reléguée à plus tard.

Les partisans de Carney diront qu’il s’agit d’un budget de responsabilité. Les faits confirment cette prudence : ratio dette/PIB stable à 42,5 %, croissance projetée autour de 1,8 %. Mais cette retenue fiscale s’accompagne d’un affaiblissement de la capacité d’agir de l’État. Le projet de loi C-5, qui assouplit certaines réglementations pancanadiennes sur la construction et l’énergie, est présenté comme moteur d’investissement privé — en pratique, il s’agit surtout d’une dérégulation sans garanties, qui pourrait aggraver les inégalités régionales.

En l’absence de choix ambitieux, les tensions sociales risquent de s’exacerber. Ce statu quo budgétaire laisse peu de place aux jeunes ménages pressés par les prix immobiliers, aux communautés autochtones vivant toujours sans accès équitable aux services de base, ou aux travailleurs précaires oubliés des récentes indexations fiscales. Les données de Statistique Canada montrent que le coefficient de Gini (mesure des inégalités) reste élevé à 0,318, et les transferts fiscaux sont moins redistributifs qu’en 2018. Cela accroît le terreau de la colère populiste, un risque non négligeable à l’approche d’élections potentiellement polarisées.

En somme, le budget 2025 manque l’occasion de marier rigueur et justice. Oui, la discipline budgétaire protège contre les chocs à court terme, mais sans investissements stratégiques, elle échoue à préparer l’avenir. Un budget n’est pas qu’un rapport de chiffres : c’est une boussole collective. Aujourd’hui, elle semble pointer vers la préservation d’un ordre fragile, plutôt que vers la construction d’un avenir équitable. Une posture rationnelle en surface, mais socialement aveugle.

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