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Sous les gravats de la République

Il est devenu presque indécent, dans notre époque d’hypercompétence simulée, de rappeler que la démocratie n’est pas un « bonus » que l’économie tolère, mais bien le socle sur lequel toute véritable prospérité repose. Ce renversement silencieux – où les lois du marché dictent celles de la cité – témoigne d’un brouillage progressif et dangereux : celui des hiérarchies du sens. On a troqué la légitimité populaire contre des impératifs d’efficacité abstraite, comme si la souveraineté devait, elle aussi, être optimisée. Or une société qui n’assume plus de se gouverner risque tôt ou tard d’être gouvernée contre elle.

La crise de représentation n’est pas un phénomène météorologique, c’est un symptôme d’usure politique. À force de confier la décision publique à une élite technicienne, formée dans les laboratoires idéologiques de l’expertise, nous avons désappris à penser ensemble. Le Parlement devient décoratif, les partis s’évaporent sous l’effet de l’indistinction idéologique, pendant que renaît, dans l’ombre, une forme de féodalisme : celui des intérêts verrouillés et des connivences économico-institutionnelles. La parole collective s’efface, au profit d’un présent programmé par ceux qui ne rendent plus de comptes que par politesse.

Cette dépossession démocratique n’est pas seulement une crise de procédure, elle est avant tout une crise morale. Car il n’existe pas de bien commun sans la participation de ceux qui y vivent, y travaillent, y espèrent. Et la prétendue neutralité des experts n’est qu’un costume de scène – celui d’un pouvoir qui ne veut pas dire son nom. On feint de gouverner en dehors du politique, comme si on pouvait éteindre le feu avec la carte des incendies. Mais toute gestion sans vision finit par alimenter le désespoir, et le désespoir politique – on le sait – est l’antichambre des démagogies les plus brutales.

Reprendre le chantier de la démocratie, c’est donc un acte de lucidité, mais aussi de courage. Il faut se défaire de la dévotion pour les performances économiques pour réapprendre à penser le civisme comme exigence structurelle. La démocratie n’est pas qu’un régime électoral, c’est une manière d’habiter ensemble le monde – avec conflits, oui, mais aussi avec l’idée persistante que toute décision commune doit pouvoir être débattue, instruite, partagée. Autrement dit : elle est un choix continuel, non pas un fait acquis.

Dans les failles actuelles, là où le langage institutionnel bégaie et où l’imaginaire politique recule, réside pourtant une chance fragile : celle de rouvrir la discussion. Le citoyen désinformé, ou informé sans pouvoir, n’est pas impuissant ; il est en jachère. Et peut-être faut-il en passer par là – par la désillusion et la critique – pour raviver la conscience de classe, redonner saveur à la responsabilité civique, et comprendre que la dignité d’une nation se mesure toujours à sa capacité à faire primer l’éthique sur les chiffres.

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