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Viande cultivée et brevets : qui contrôlera notre assiette ?

Dans les labos de San Francisco comme dans ceux de Tel Aviv, on fait pousser des steaks sans bétail, du lait sans vaches et des nuggets qui n’ont jamais connu de plumes. L’agriculture cellulaire sort du mythe et entre en marché : une viande cultivée en fermenteur, brevetée comme un logiciel, promue comme solution durable à la crise alimentaire. Une révolution techno-culinaire… mais aussi un coup de force économique. Parce que derrière chaque goutte de lait issu de cellules, il y a une propriété intellectuelle détenue – surprise ! – par des groupes nord-américains ou israéliens. Le bœuf de demain ? Un produit de start-up.

Pour les Suds, qui pourtant nourrissent une bonne part du monde à coups de café, cacao, mangues ou viande bon marché, l’affaire est doublement piégeuse. D’un côté, certains espèrent contourner les dégâts climatiques en produisant localement du lait « propre » sans dépendre de l’élevage. Mais de l’autre, si les rendements économiques restent captés par quelques brevets, cela pourrait affaiblir encore davantage les pays agraires. « Le vrai danger, c’est que les recettes tombent entre les mains d’un oligopole technologique », prévient Isha Ndong, économiste pour AgriSud Réseau, une ONG panafricaine. Cela pourrait approfondir l’inégalité alimentaire — en version futuriste cette fois.

Car profiter de cette innovation sans en payer le prix politique suppose de repenser à qui doivent appartenir les fermenteurs. Aujourd’hui, Singapour vend déjà du poulet cellulaire en restaurants chic, pendant que l’Argentine ou le Burkina continuent d’exporter du bœuf sous-payé dans des conditions environnementales souvent intenables. Le basculement vers le « sans bêtes » risque de se faire sans débat démocratique global, à moins de promouvoir un accès libre ou communautaire à ces technologies. Comme pour les vaccins pendant la pandémie, le partage est une affaire de survie collective.

Il existe pourtant des alternatives solidaires. Des coopératives indiennes explorent déjà la biofabrication de lait végétal enrichi à l’échelle communautaire. En Afrique du Sud, un collectif citoyen plaide pour un « droit alimentaire open source ». Et en Amérique latine, certains appellent à une « souveraineté cellulaire » : produire sa viande en solo, mais au service du commun. Cela ressemble à de la science-fiction avec du cumin et du bon sens. Moins de dépendance aux firmes techno, plus de maîtrise locale. La viande cultivée peut être un outil d’émancipation — si elle ne devient pas le Cheval de Troie d’un nouvel impérialisme culinaire.

Dans ce contexte, il ne s’agit pas juste de manger autrement, mais de savoir qui nourrit qui — et à quel prix. L’alimentation artificielle ne peut pas naître dans une bulle déconnectée des histoires agricoles, des liens culturels ou des injustices passées. Sinon, demain, on avalera peut-être un burger d’algues enrichi en protéine synthétique fabriqué à Zurich, pendant que les petits producteurs de soja en Bolivie rameront encore pour l’eau potable. Manger sans bêtes ne dispenserait donc pas d’un peu d’humanité. Et sûrement pas de justice.

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