Lorsqu’une institution refuse l’enquête publique, elle ne protège pas ses membres — elle protège son système. À Montréal, la Fraternité des policiers et policières de Montréal s’oppose farouchement à toute investigation indépendante sur les allégations de racisme systémique au sein du SPVM. Cette posture défensive révèle un paradoxe troublant : ceux qui exigent la confiance du public refusent précisément le mécanisme qui permettrait de la restaurer. De Baltimore à Paris, en passant par Londres, on observe la même logique institutionnelle : lorsque les corps policiers résistent à l’examen externe, c’est rarement parce qu’ils n’ont rien à cacher, mais bien parce qu’ils savent que leur fonctionnement ordinaire ne supporterait pas le regard citoyen.
L’argument corporatiste avancé par la Fraternité repose sur une confusion volontaire entre protection des individus et immunité institutionnelle. On nous dit qu’une enquête publique nuirait au moral des troupes, minerait la confiance interne, entraverait le travail quotidien. Pourtant, des dizaines de villes à travers le monde ont démontré l’inverse : c’est l’opacité qui détruit la légitimité policière, pas la transparence. Au Royaume-Uni, l’Independent Office for Police Conduct enquête publiquement sur les allégations graves depuis des décennies. Aux États-Unis, après Ferguson et Minneapolis, plusieurs départements ont accepté des « consent decrees » imposant surveillance externe et réformes structurelles. Dans tous ces cas, la résistance initiale était identique — et elle s’est révélée être le symptôme même du problème qu’elle prétendait nier.
Ce qui se joue ici dépasse largement Montréal. Les communautés racisées du monde entier partagent une expérience commune : celle d’être surpoliciées et sous-protégées, celle de voir leurs témoignages minimisés face à la parole institutionnelle. Lorsque la Fraternité affirme qu’il n’y a pas de racisme systémique, elle répète mot pour mot les dénis entendus à Toronto, à Marseille, à Berlin. Mais les données, elles, parlent : profilage racial documenté, surreprésentation des personnes noires et arabes dans les interpellations, écart massif dans l’usage de la force. Ce ne sont pas des anecdotes, c’est un pattern qui traverse les frontières et les juridictions. Refuser l’enquête, c’est refuser de nommer ce que tout le monde voit déjà.
La stratégie du repli corporatiste prive systématiquement les victimes et leurs communautés de toute légitimité narrative. Dans le discours institutionnel, les témoignages de discrimination deviennent des « perceptions », les plaintes deviennent des « allégations non fondées », les manifestants deviennent des « agitateurs ». Cette inversion rhétorique n’est pas propre au SPVM : elle constitue le manuel de défense standard des institutions accusées. Pourtant, comme l’ont montré les commissions Vérité et Réconciliation ailleurs dans le monde, c’est précisément en centrant la parole des personnes affectées qu’on peut espérer transformer les pratiques. Sans espace public pour confronter les récits, sans mécanisme indépendant pour valider les expériences vécues, on perpétue la violence épistémique qui accompagne toujours la violence physique.
Une police démocratique ne peut pas s’auto-exempter de reddition de comptes — c’est là le cœur du contrat social qui lui confère le monopole légitime de la force. Partout où les corps policiers ont accepté l’examen public — souvent après y avoir été contraints — ils en sont ressortis plus professionnels, plus respectés, plus efficaces. La transparence n’est pas l’ennemie de la confiance, elle en est la condition absolue. Refuser l’enquête publique, c’est envoyer un message clair aux communautés racisées : votre expérience ne compte pas, notre confort institutionnel prime. C’est ce message-là, bien plus que toute investigation, qui détruit irrémédiablement la légitimité policière. Et tant que Montréal refusera de le comprendre, elle restera prisonnière d’un système qui protège ses dysfonctionnements plutôt que les citoyens qu’il prétend servir.





