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Le silence actionnarial et la mémoire du pouvoir économique

Il y a des silences plus éloquents que les discours, surtout lorsqu’ils émanent des hautes sphères du capitalisme familial. Pierre Karl Péladeau, dans un geste quasi pavlovien, revient à la charge contre les marges financières de Transat, s’indignant d’une « réserve » perçue comme un luxe dans une économie à flux tendu. Mais derrière cette indignation se cache une mémoire trouée : celle de son propre refus, il y a peu, d’une reprise de Transat par un repreneur à mandat social, qui visait pourtant à stabiliser l’entreprise en pensant aux travailleurs et aux collectivités. Ce que l’on choisit de fustiger en dit long sur ce que l’on accepte de laisser mourir.

En 2021, l’offre du Fonds de solidarité FTQ et de la CDPQ, appuyée par un repreneur à impact, n’a pas trouvé grâce aux yeux de M. Péladeau. L’homme d’affaires, alors actionnaire important, n’a pas hésité à bloquer ce scénario, préférant miser sur sa propre tentative — plus spéculative que structurelle. Résultat : aucun plan de sauvetage pérenne, mais l’assurance de garder le pouvoir de dire non. Aujourd’hui, que reste-t-il de ce choix? Une entreprise fragilisée, un secteur en panne de projets d’avenir, et un actionnaire de retour sur la scène, armé d’un discours moral soudainement inquiet de la gestion financière.

Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il mérite qu’on en mesure les contours éthiques. L’opportunisme des élites économiques ne se manifeste pas uniquement dans ce qu’elles font, mais surtout dans le moment choisi pour intervenir — toujours entre deux silences, calibrés au degré de la convenance stratégique. Qu’un grand actionnaire s’inquiète des réserves financières après avoir ignoré les avenues durables révèle une conception au fond inquiétante de la responsabilité : elle commence quand l’intérêt propre est en danger, rarement avant.

Ce que l’affaire Transat met en lumière, au fond, relève moins de la gestion d’entreprise que d’un rapport biaisé au pouvoir collectif. L’engagement pour le bien commun reste, pour certains, un décor rhétorique, activé au besoin, désactivé dès que la gouvernance devient un terrain de partage. L’économie n’est pas qu’une affaire de chiffres — elle est tissée de récits, de projets, de refus aussi. Or, dans cet espace, ceux qui possèdent peuvent choisir quels récits survivront. La démonstration actuelle en est une de tri : certains avenirs sont refusés dans le silence et reconstitués ensuite dans la plainte publique.

On aurait tort d’y voir une simple querelle de gouvernance — c’est une leçon de philosophie politique contemporaine. Quand les grandes fortunes détiennent le privilège du dernier mot, ce sont nos choix collectifs qui s’émiettent. L’éthique du moment choisi, dans ce contexte, n’est rien d’autre qu’un art de sculpter le présent à la mesure de ses propres absences. Et à mesure que les actionnaires s’autorisent à défendre, sans mémoire, ce qu’ils ont contribué à défaire, il devient urgent de redonner sens — et poids — au droit de regard citoyen sur ce que nous appelions autrefois le bien commun.

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