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Foi et politique : Mark Carney face à la laïcité canadienne

Le nouveau Premier ministre Mark Carney, dans une déclaration publique à la fois calculée et candide, affirme sans détour sa foi catholique. En soi, la spiritualité personnelle d’un chef d’État ne devrait émouvoir que son âme. Mais lorsque la foi devient invocation politique dans une démocratie fondée sur la neutralité de l’État, un frisson parcourt l’échine républicaine. Ce n’est pas la croyance en Dieu que l’on interroge ici, mais le pouvoir performatif du croire lorsqu’il s’insinue dans les arcanes de l’autorité publique — et ce qu’il signifie pour celles et ceux qui, dans leur pluralité ou leur scepticisme, ne prient pas dans l’ombre du même autel.

Le Canada, héritier d’un multiculturalisme qui se veut à la fois inclusion et modération, a toujours cultivé une tension fertile entre appartenance culturelle et autonomie civique. Affirmer ici une foi catholique n’est pas simplement personnel : c’est entrer dans une mémoire coloniale souvent douloureuse, rappelant brutalement aux Autochtones, aux athées, aux adeptes de spiritualités minoritaires, que le visage de la légitimité reste, encore trop souvent, celui d’un Dieu dominant. Quand un leader se présente comme croyant dans une tradition majoritaire, il dresse un seuil invisible au sein duquel certains citoyens entrent avec moins d’élan, leurs voix lestées de soupçons ou de silence.

La démocratie libérale, dans sa version la plus noble, promet un espace public où chacun peut contribuer sans avoir à plier l’échine devant un récit sacré commun. Or, que devient cet espace quand le sacré quitte la sphère privée pour orner les discours de ceux au pouvoir ? La neutralité n’est pas un rejet du divin, mais une politesse philosophique : la reconnaissance que nul credo ne saurait s’arroger l’universalité du sens commun. En ce sens, la foi du Premier ministre, lorsqu’elle est affichée avec emphase, n’est ni anodine ni innocente ; elle agit, tel un encens subtil, sur les représentations collectives d’autorité, de décence, et de vérité.

Notre époque affectionne les leaders « authentiques », mais confond trop souvent l’authenticité avec la transparence ontologique. Ce que réclame l’éthique publique, ce n’est pas la confession, mais la retenue. Confondre son engagement spirituel privé avec un socle de légitimité publique, c’est effriter cette laïcité douce et fragile qui permet aux convictions rivales de cohabiter sans s’exclure. Et il ne s’agit pas ici de reléguer la foi dans les catacombes, mais de la désacraliser politiquement, afin d’éviter que la liturgie supplante la délibération.

Il est temps de réaffirmer que le sacré, dans une démocratie mature, appartient aux citoyens et non aux institutions. La foi peut éclairer l’engagement personnel d’un élu, mais elle ne saurait servir de prisme à l’action collective. La vraie grandeur consiste à gouverner comme si l’on ne croyait qu’en la parole partagée, dans ce vide fécond entre deux pupitres, là où se joue, dans le doute et l’écoute, la possibilité d’une nation réellement plurielle. Croire est peut-être humain. Gouverner sans imposer sa croyance l’est encore plus.

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