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Nationalisme économique: une illusion à déconstruire?

Personne n’a vu venir la petite casquette au slogan tonitruant : « Canada is Not for Sale ». Elle a surgi dans le paysage médiatico-commercial comme un hommage ironique à la résistance nationale, un fétiche textile pour nouvelle angoisse identitaire. D’un côté, un marketing malin, nourri du ressentiment populiste contemporain. De l’autre, le mirage d’un patriotisme économique soudainement rebaptisé vertu civique. Mais que signifient vraiment ces mots, portés à la mode comme des insignes de guerre économique ? À qui s’adresse l’alarme ? Et surtout, qui est l’ennemi à protéger ?

Derrière cette réinvention textile de la souveraineté nationale se cache un glissement rhétorique plus profond. L’invocation du Canada à vendre découle moins d’un constat économique que d’un trouble identitaire. Les inquiétudes sur la propriété étrangère, les chaînes d’approvisionnement ou même les infrastructures vitales sont légitimes — mais ici, elles sont détournées pour alimenter une fiction morale où le « vrai » Canada serait trahi par des élites vendues ou des intérêts cosmopolites. Ce n’est pas la souveraineté qu’on réclame, mais le contrôle sur une définition rigide – parfois ethnique, souvent nostalgique – de la nation.

L’histoire de ce genre de rhétorique est ancienne, et son évolution est toujours liée à celle du capitalisme lui-même. Les mouvements protectionnistes du XXe siècle, qu’ils soient teintés de syndicalisme ou de xénophobie, ont constamment flirté avec les symboles patriotiques pour légitimer des projets souvent ambigus. Le nationalisme économique peut être remède ou poison, selon qui l’administre. En brandissant le drapeau pour défendre les petits producteurs ou les travailleurs locaux, il a parfois permis de véritables avancées sociales. Mais il menace toujours de basculer vers une exclusion pernicieuse : celle qui, sous couvert de protéger, désigne les autres comme voleurs, fauteurs de perte ou ennemis internes.

À gauche, l’analyse n’est pas plus simple. Car s’il est une chose que le capitalisme excelle à faire, c’est à recycler les discours qui le dénoncent. On peut vouloir une réappropriation collective des leviers économiques sans tomber dans l’illusion d’un État-nation providentiel ou d’un peuple mythifié. Il faut éviter la tentation romantique : croire que la patrie est le dernier rempart contre la finance globale, c’est souvent oublier que l’État, tel qu’il est, n’a jamais été neutre. Penser l’émancipation en termes de frontières, c’est parfois consolider celles du marché.

Ce qu’on vend trop souvent aujourd’hui, ce n’est pas le Canada, mais notre capacité à penser autrement les appartenances. Ce que cette casquette dit sans le vouloir, c’est notre fatigue morale face à un monde fluide, inégal, incertain. Et notre besoin, trop humain, de croire qu’un objet peut nous sauver. Mais le sens collectif ne s’achète pas au coin d’une boutique. Il se crée. Il se pense. Et surtout, il se défend mieux sans casquette, lorsqu’on relève la tête.

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