Quand la SAQ vend son âme à Uber Eats, ce n’est pas qu’une opération logistique — c’est un symbole glaçant. Celui d’un État qui, au lieu de renforcer les biens collectifs, les donne en sous-traitance à des géants du privé. Dans le miroir des bouteilles livrées par un travailleur précaire sur vélo d’hiver, on voit le reflet d’un bien commun qui glisse entre nos mains, une gorgée à la fois.
Il faut le dire sans détour : appeler cette entente « une des seules options viables » relève du mythe néolibéral en mode pilote automatique. Comment prétendre qu’on est au service du public quand on choisit d’alimenter un modèle économique qui carbure à la précarité, déconstruit les garanties sociales, et siphonne les profits vers des sièges sociaux hors Québec ? Uber Eats vient livrer plus que du vin – il apporte l’odeur rance d’une démocratie affaiblie, convertie en marketplace.
La privatisation insidieuse des services, de la santé à l’alcool, ne se fait plus par lois explicites, mais par glissements successifs, partout où l’État renonce à croire en ses propres capacités. Pourquoi ne pas construire une alternative publique, écologique, équitable ? Où sont les coopératives, les emplois syndiqués stables, les flottes d’utilité publique ? Cette paresse ou ce cynisme politique, c’est capituler devant un capitalisme plateformes qui détruit la solidarité là où elle pourrait vivre.
Sur le terrain, les livreuses et livreurs sont les grands absents de la décision. Aucune voix, aucune protection, aucun pouvoir de négociation. Des algorithmes décident de leurs pauses, leurs revenus, leurs itinéraires — pendant que la SAQ engrange, et que l’État se vante d’une « solution moderne ». C’est indécent. Chaque sac brun déposé au pas d’une porte est aussi une gifle portée aux travailleurs dignes qui se battent pour plus que des miettes.
Ce pacte avec Uber est loin d’un cas isolé. Il suit une logique où nos gouvernements deviennent des gestionnaires de start-ups plutôt que des bâtisseurs de justice sociale. Chaque secteur cédé au privé est un pan de notre avenir qu’on saborde. Mais tant qu’il y aura des voix pour dénoncer, des collectifs pour résister et des plumes pour écrire, rien n’est plié. Tout se défend encore. Verre en main, rage au cœur.





