Les données publiées récemment confirment ce que beaucoup ressentent sans pouvoir toujours le quantifier : l’économie canadienne de 2025 a livré des rendements spectaculaires — mais presque exclusivement aux 10 % les plus riches. Tandis que les marchés boursiers ont connu une croissance de plus de 15 % en un an, selon les indicateurs du TSX, ce sont principalement les ménages déjà fortunés qui en ont profité. Ces ménages détiennent plus de 85 % des actions et fonds communs de placement du pays. Pour les autres, aucun dividende n’est venu compenser l’augmentation des loyers, des aliments et des taux d’intérêt.
Selon les chiffres de Statistique Canada, le revenu médian réel (ajusté pour l’inflation) des 90 % des Canadiens les moins aisés a stagné, voire diminué dans certains groupes d’âge et provinces. Entre 2019 et 2025, le coût du panier de consommation a crû plus rapidement que les salaires nets. L’ouvrière de Laval, le commis de Thetford Mines ou encore l’infirmier auxiliaire de Saguenay travaillent souvent plus pour moins. Cette érosion du pouvoir d’achat crée une précarité silencieuse dans de larges pans de la population, où l’accumulation de dettes personnelles devient un mode de survie plutôt qu’un levier économique.
Ce déséquilibre est exacerbé par une politique fiscale de plus en plus incapable de jouer son rôle redistributif. Depuis dix ans, les taux d’imposition marginaux ont peu bougé, alors que les échappatoires fiscales et les revenus passifs — actions, revenus de biens immobiliers, gains en capital — sont souvent taxés à des taux avantageux pour les plus riches. Quant aux transferts sociaux, ils se sont révélés cruciaux mais insuffisants. Les crédits pour la TPS, les aides au logement ou les prestations pour enfants aident, bien sûr, mais elles ne contrebalancent pas l’accumulation constante de richesses dans le haut du spectre.
Repenser le contrat social devient inévitable. Le salaire minimum fédéral, figé à 15,55 $ l’heure en 2025, n’a pas suivi le coût réel de la vie dans les villes comme dans les régions. Une révision audacieuse des taux d’imposition pour les hauts revenus et une fiscalité plus progressive sur le capital doivent revenir au centre du débat. Des politiques incluant un revenu maximal admissible — ou du moins une justice fiscale horizontale — ne sont plus des utopies théoriques, mais des nécessités pratiques pour une cohésion sociale déjà fragilisée.
Au-delà des chiffres, l’enjeu est aussi générationnel. Les jeunes Canadiens arrivent sur le marché du travail avec moins de sécurité, plus d’endettement et un accès quasi inexistant à la propriété. Pendant que leurs grands-parents voient leur portefeuille gonfler en Bourse, eux cumulent des emplois précaires sans filet. Si rien ne change, les inégalités économiques d’aujourd’hui deviendront les fractures sociales de demain. Il est temps de redonner une place réelle aux 90 % dans notre modèle économique : par équité, par lucidité, mais surtout, par nécessité.





