L’annonce de Donald Trump menaçant d’interdire les avions canadiens aux États-Unis pourrait sembler relever de la surenchère politique, mais elle soulève de vraies inquiétudes pour une industrie aussi intégrée que l’aéronautique. Les propos visent particulièrement Bombardier, fleuron québécois à l’histoire mouvementée, mais l’impact dépasserait largement une seule entreprise. Chaque vol, chaque appareil est le fruit d’une chaîne d’approvisionnement internationale où les pièces traversent plusieurs fois la frontière. Fermer le ciel à des avions « made in Canada », c’est aussi viser des emplois américains qui dépendent de cette interdépendance.
À elle seule, l’industrie aérospatiale canadienne représente plus de 200 000 emplois directs et indirects, avec le Québec en chef de file. Bombardier n’est plus tout à fait le géant qu’elle a été, mais elle conserve une empreinte industrielle majeure — notamment avec ses jets d’affaires assemblés à Montréal et à Toronto. Cette potentielle interdiction s’ajouterait à une série d’assauts passés, comme les droits compensatoires imposés en 2017 sur les C Series, ensuite sauvés par une alliance avec Airbus. Derrière chaque barrière tarifaire ou réglementaire, ce sont des milliers de techniciens, d’ingénieurs et de travailleurs syndiqués qui voient planer l’incertitude.
Ce geste s’inscrit clairement dans une logique populiste où Trump cherche à illustrer son engagement envers l’emploi américain, même au prix de distordre les faits économiques. Le protectionnisme en période électorale est une vieille arme rhétorique, mais la cohérence en souffre : de nombreux fournisseurs américains profitent des contrats de Bombardier, et une guerre commerciale ne se gagne jamais à sens unique. Selon l’Institut Peterson, les mesures de type « Buy American » ou les interdictions ciblées nuisent davantage aux consommateurs nationaux par la hausse des prix et la réduction de l’innovation.
Du côté canadien, les réactions oscillent entre ferme diplomatie et prudence stratégique. Ottawa mise sur la voie multilatérale — avec l’ALENA 2.0 comme levier — tout en réitérant l’importance du commerce intégré. L’Association des industries aérospatiales du Canada estime que cette surenchère de menaces pourrait perturber la relance post-pandémie d’un secteur déjà fragilisé. Aux États-Unis même, plusieurs acteurs — dont des syndicats de la métallurgie et des élus démocrates modérés — ont exprimé leur malaise face à une décision qui pourrait punir autant les travailleurs locaux que leurs concurrents étrangers.
À la lumière des événements passés et des données disponibles, l’interdiction des avions canadiens relève plus de l’effet d’annonce que d’une stratégie fondée sur des critères économiques solides. Mais une telle menace, même peu réaliste, crée un climat d’incertitude nuisible à l’investissement et à la confiance des parties prenantes. Ce que nous rappelle cette saga, c’est que dans un monde connecté, vouloir imposer des murs économiques finit souvent par affaiblir les deux côtés de la frontière. Si l’on veut défendre les travailleurs, il faut miser sur la coopération, pas la confrontation.





